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Full text of "Deux années en Ukraine (1917-1919) avec une carte de l'Ukraine"

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KATHLEEN MADILL BEQIIEST 




Deux Années en Ukraine 



Charles DUBREUIL 



Deux Années en Ukraine 

(1917-1919) 

aVec une Carte de V Ukraine 



PARIS 

IIkmiy PATLIN, KclitiMir 
.'5, Hue (le Rivoli. 3 

r.»i9 



'^Of 





FEB 1 5 1967 



AVANT- PROPOS 



De tous les lambeaux arrachés à l'Empire des Tsars, 
l'Ukraine est, sans contredit, de beaucoup le plus pré- 
cieux. On comprend, dès lors, que ses maîtres d'autre- 
fois et ses adversaires d'aujourd'hui unissent leurs 
efforts, luttent de toute leur énergie, contre le mouve- 
ment national qui pousse le peuple ukrainien à vivre 
désormais libre et indépendant. 

Cette lutte, violente sur le territoire de l'Ukraine où 
le peuple tout entier, hommes, femmes et enfants doit 
soutenir des combats acharnés, se livre en France, 
surtout à Paris, sous forme d'articles de journaux, 
d'informations tendancieuses, et trop souvent men- 
songères, de brochures, de mémorandums et de tracts 
dont le but unique est d'influencer les membres de la 
Conférence de la Paix, les hommes d'Etat de l'Entente 
et surtout le public français. 

La question ukrainienne est donc à l'ordre du jour: 
elle semble avoir remplacé la question balkanique, 



A\ ANT-I'HOI'OS 



(tiiln'fois si épineuse el comme elle, doiiiir lien a des 
polémiques violentes dont toute courtoisie cl tout sen- 
timent de vérité et de justice semblent fyanuis. 

Comme de très gros intérêts français sont ciKjaijés 
en Ukraine, que leur avenir dépend entièrement de 
la solution qui sera apportée à la question ukrainien- 
ne et comme, d'autre part, il est impossible que la 
France prenne à l'égard d'une nation opprimée, une 
attitude en contradiction flagrante avec tout son passe 
historique et nullement conforme au droit et à la 
justice, il paraît du devoir de tout Français revenant 
de ces régions trop ignorées, non seulement de dire 
ce qu'il a vu, mais aussi de formuler un jugement sur 
les événements qui se sont déroulés sous ses yeux : le 
public français pourra alors juger sainement sur des 
faits concrets et les hommes politiques qui détiennent 
en leurs mains l'honneur de la France pourront faire, 
en connaissance de cause, le geste qui s'impose. 

C'est pour remplir ce devoir qu'ont été écrites ces 
pages, sous le seul patronage du respect de la vérité 
et de la plus stricte impartialité. 

Ch. D. 

Paris, le 15 Août 1919. 



DEUX ANNÉES EN UKRAINE 



PREMIEllE PARTIE 



MON SÉJOUR EN UKRAINE 



Mon arrivée à Kiev 

C'est le 6 janvier 1917 que je débarquai, pour la 
première fois, à Kiev. En toute autre circonstance, 
j'aurais admiré la capitale de l'Ukraine, avec ses rues 
larges et droites, ses hautes maisons aux toits rouges 
et verts, ses multiples églises aux dômes dorés, sa 
cathédrale Saint-André qui s'embrase sous les baisers 
du soleil, sa double croix de Saint-Vladimir qui s'illu- 
mine le soir, son vieux ([uartier qui s'étage en gradins, 
son fleuve majestueux qui roule, à la belle saison, ses 
eaux jaunes et profondes sur lesc[uelles se jouent, 
mouettes vivantes, une multitude de voiles blanches. 

Mais, parti précipitanimcnl de Biicaresl, avec ma 
famille, cinquante jours auparavant, (lucUpirs heures 



i)i;i x ANNi:i;s i.s ikhainl 



à j)cinc avuJit l'occupalioii de la capitale roumaine par 
les troupes austro-allemandes, je venais d'accomplir 
un voyage, véritable odyssée, (jui avait absorbé le plus 
clair de mes économies et j'arrivais dans une ville 
dont j'ignorais tout, surtout la langue et où je ne 
connaissais âme qui vive. Je n'avais guère l'esprit ou- 
vert à l'admiration. 

De Kiev, je ne vis donc tout d'abord qu'une gare, 
petite et sale, encombrée de soldats endormis sur le 
sol et de désœuvrés grignotant les graines de tour- 
nesol dont les Ukrainiens sont si friands, des cochers 
enveloppés dans de vastes manteaux ouatés, chaussés 
de grosses bottes de feutre et assis sur les planchet- 
tes de traîneaux minuscules et fort bas; des mai- 
sons, encore des maisons et toujours des maisons, 
dont aucune porte ne semblait vouloir s'ouvrir pour 
me donner l'hospitalité. 

Kiev avant la guerre, ne })ossédait que GOO.OOO ha- 
bitants, mais depuis que Polonais, Lithuaniens, Ser- 
bes, Arméniens et Roumains, fuyant devant l'armée 
ennemie, étaient accourus en foule dans l'Ukraine 
hospitalière, la population kiévoise se chiffrait par 
plus d'un million et demi d'habitants. D'où super- 
population et crise de logements. 

Dans la rue depuis huit heures du matin, par un froid 
de 22° et sans avoir eu le temps de ne rien me mettre 
sous la dent, je trouvai enfin, à neuf heures du soir, 
obligeamment aidé par la Directrice du Foyer Fran- 



KIEV AVANT LA REVOLUTION 



çais, un gîte pour moi et les miens , dans un hôtel 
tenu par une famille belge, au centre de la ville. 

Grâce à l'intervention de M. le Colonel P..., officier 
d'ordonnance du Général Berthelot, le Chef d'Etat- 
Major du Général Rousky m'avait accordé, à mon 
passage à la frontière roumano-russe, une recomman- 
dation très chaleureuse qui me permit, dès le lende- 
main de mon arrivée à Kiev, d'occuper, à l'Université 
féminine, la chaire d'histoire de la littérature fran- 
çaise, vacante depuis le départ de M. Ch., mobilisé, et, 
au Gymnase Alexiev, celle de maître de langue fran- 
çaise. 

Assuré du pain quotidien pour moi et les miens, je 
pus ouvrir les yeux sur ce qui m'entourait. 



Kiev avant la Révolution 

Deux faits me frappent tout d'abord : la liberté 
extraordinairement grande accordée aux prisonniers 
de guerre et le respect presque exagéré que témoi- 
gnent les soldats russes à leurs officiers. 

Les prisonniers de guerre, presque tous allemands 
ou autrichiens, vont et viennent dans les rues de la 
ville sans aucune surveillance, du moins apparente. 
Très travailleurs et exerçant presque tous des profes- 
sions, ils ont monté de petits commerces et de petits 



DEUX ANNi:i;s i;.N i m; ai m; 



ateliers (|iii leur loiil rrîiliscr de jolis Ijriu'ficcs. « Cela 
C'sl j)ictV'ral)k' à la ij;Uorrc <, me dit un iiioim-soldat 
qui veut i)ic'n me ressemeler une paire de souliers à 
un prix étonnant par sa niodieilé. 

Les soldats russes, très nombreux à Kiev, puiscpie 
c'est de là que partent toutes les unités à destination 
du front roumano-gallicien, se montrent très profon- 
dément, trop profondément, à mon avis, respectueux 
pour leurs officiers. Dès que ceux-ci paraissent, les 
soldats s'arrêtent, se tournent face à l'endroit où l'of- 
ficier va passer, frappent fortement le sol de leurs 
deux talons, portent une main largement tendue à 
leur shapka et dans un état de fixité et d'immobilité 
absolues, attendent que l'officier ait disparu dans le 
lointain. 

Inutile de dire que la plupart du temps l'officier ne 
paraît pas s'apercevoir de ces marques de respect. 

Dans les restaurants, les cafés ou les brasseries, un 
cadet, c'est-à-dire un élève officier, doit aller, la main 
dans le rang et en claquant les talons, demander à 
chaque officier présent, la permission de s'asseoir. Si 
un officier entre dans ces mêmes lieux, chaque offi- 
cier se lève aussitôt et la salle résonne du timbre clair 
des éperons entrechoqués. 

J'aurais été bien plus frappé si quelqu'un m'eût 
alors dit que deux mois plus tard ces mêmes soldats, 
non seulement ne salueraient plus leurs officiers, 
mais porteraient la main sur eux et que ces officiers. 



LA REVOLIFFOX lUSSK A KIEV 



si fiers et si hautains, obéiraient à leurs soldats et les 
craindraient. 

Et cependant il en devait être ainsi. 



La Révolution russe à Kiev 

Les premiers bruits d'une révolution prochaine 
commencèrent à circuler à Kiev dans les premiers 
jours de février. Des personnes se disant et paraissant 
bien informées me conseillèrent même de ne pas sor- 
tir ce jour-là car « dans la rue il y aurait certaine- 
ment des émeutes et le sang ne manquerait pas de 
couler ». 

La journée du 26 février arriva. Je sortis comme 
d'htibitude et ne vis aucune émeute ; pas même la 
plus petite manifestation. La Révolution annoncée 
n'avait pas lieu. Elle n'était que retardée. 

Les journaux paraissant à Kiev le 13 mars, annon- 
cèrent à la population que le tsarisme avait vécu et 
que Nicolas II ayant abdiqué, la Russie entrait dans 
une ère nouvelle. Ce fut comme un coup de foudre. 
S'arrachant les journaux, les passants dévoraient la 
nouvelle et se jetaient dans les bras les uns des autres; 
ils s'embrassaient, riant et pleurant tout à la fois. 

A voir les rues de Kiev, ce jour-là, personne ne se 
serait douté que l'Empire Russe venait de subir la 



Di;i X AN.\i;i s IN t KMAINE 



plus épouvantable calastrophi' euregistrée par l'His- 
toire et (jue le colosse septentrional allait être réduit 
en quckjues semaines à une sorte de néant. 

Des rassemblements se fonnenl, des cortèges se 
mettent à défiler aux accents de la Marseilldisr, dans 
la rue Krechlchatik.Toutc la ville est en liesse. A toutes 
les fenêtres, sur tous les édifices, des drapeaux rouges 
apparaissent sortant on ne sait d'où; de place en 
place, en travers des rues, de larges banderoles sont 
tendues portant des inscriptions variées mais dont les 
plus fréquentes sont : Vive la Révolution, vive la Li- 
berté. 

Les établissements scolaires étant fermés, j'eus 
toute la journée pour jouir du spectacle qu'offrait la 
ville; j'en profitai largement et petit-fils de la Révo- 
lution de 1789, je restai à la fois, surpris et émerveillé 
de voir cette foule, hier soumise au plus avilissant 
des jougs, passer tout d'un coup à la plus entière des 
libertés, sans un cri de haine, sans un acte vengeur. 

Quatre jours après, la vie reprenait son cours, et il 
semblait que rien n'était changé. Les ouvriers se ren- 
daient aux usines de guerre comme par le passé et les 
soldats partaient au front avec le même enthousiasme 
que la semaine précédente. A Petrograd, le prince 
Lvof, M. Milioukof et leurs amis mettaient sur pied le 
gouvernement libéral qui devait durer trois mois. 



LE MOLVËiMENT NATIONALISTE 



Le mouvement nationaliste ukrainien 

A^ Kiev et dans toute l'Ulvraine, un mouvement na- 
tionalisl£_-&!i5feiU€v Un peu factice et hésitant, àlToH- 
gin^ il acquiert bientôt une puissance irrésistible que 
ses adversaires les plus acharnés ne sauraient ni ar- 
rêter ni empêcher d'aboutir. 

Des organisations sociales se mettent en devoir de 
formuler leurs programmes et leurs désirs politiques 
qu'elles adressent au Gouvernement provisoire. Des 
délégués des organisations déjà existantes, dans le but 
de coordonner leur travail en faveur des intérêts na- 
tionaux, forment dans les villes des conseils natio- 
naux ukrainiens. Un Conseil suprême, constitué 
d'après l'ancien Concilhim générale du temps de l'het- 
manat, est organisé à Kiev, sous le nom de Rada cen- 
trale. Ce Parlement comprenait 800 membres, repré- 
sentants de tous les partis politiques du pays sans 
distinction de nationalités : Social-démocrates, socia- 
listes révolutionnaires, socialistes fédéralistes, indé- 
pendantistes, Bund juif, socialistes russes et polo- 
nais. Son programme est la défense des conquêtes de 
la Révolution (libertés nationales, terre aux paysans) 
contre les ennemis du dedans (bolcheviks et tsaristes) 
et du dehors (Allemands). Elle a contre elle tous les 
partis bourgeois et aristocrates (propriétaires fon- 



I)i;i ,\ ANMIS i;.\ IKKMM-: 



cicrs, Inhiiciinls de sucre, l'om lionnaii es, (ii;iii(ls-l> lis- 
ses, Polonais cl .liiils). 

Enfin, un _i rand (lonj^rcs nalional s'asscnihlc à Kiev 
cl. dans ses résolutions, donne; la formule fondanim- 
tale des j)rinci()cs j)olili(iues des Ukrainiens. 

Ces j)iincipes, admis })ar la plupart des i)arlis j)oli- 
tiques, peuvent se résumer ainsi : 

(laranlie des droits nationaux des minorités hal)i- 
tant l'Ukraine. 

Droit pour rAssemblée Constituante russe de sanc- 
tionner la Constitution autonome de l'Ukraine. 

Droit pour les organes du gouvernement autonome 
de résoudre les problèmes économiques, sociaux et 
surtout agraires du peuple ukrainien. 

En attendant la réalisation de leur autonomie, les 
Ukrainiens exigeaient : 

La reconnaissance des droits de la langue ukrai- 
nienne à un usage libre dans les institutions sociales 
et administratives du pays; 
/ La nomination aux emplois administratifs de per- 

sonnes connaissant les mœurs et les coutumes du pays 
et familières avec la langue du peuple ukrainien; 
1 L'introduction de la langue ukrainienne dans l'en- 
j seignement primaire et une ukrainisation progressive 
I des écoles secondaires et supérieures dans les gouver- 
I nements ukrainiens. 

V 



LA HADA HT LI-: r.Ol'A'KHXKMKNT PUOViSOIR!-: 9 

Démêlés de la Rada avec le Gouvernement 
provisoire 

Nommée en avril, la Rada choisit en juin des minis- 
tres, qui sous le nom de commissaires généraux, doi- 
vent gouverner l'Ukraine jusqu'à la réunion de la 
Constituante ukrainienne dont les élections se feront 
en décembre 1917, et envoie à Petrograd une députa- 
tion dans le but d'obtenir l'autonomie immédiate des 
douze gouvernements qui constituent l'Ukraine. 

La réponse dilatoire du Gouvernement provisoire, 
ses soupçons injurieux et le refus de Kerensky, Minis- 
tre de la Guerre, d'autoriser un Congrès militaire 
ukrainien, exaspéra le sentiment national. Le Con- 
grès eut quand même lieu à Kiev, le <S juin 1917, et 
réunit plus de 2.000 délégués des soldats. 

Ce fut un beau jour pour la nouvelle capitale, 

Dès le matin, de grands rassemblements se for- 
ment en différents i)oints de la ville et se concentrent 
dans le Kretchtchatik, la plus belle rue de Kiev, où 
ils défilent en un immense cortège. A midi, aux ac- 
cents de la Marseillaise, et aux applaudissements 
frénétiques d'une foule enthousiaste, le drapeau rouge 
de la Révolution qui ilottait sur la Douma municipale 
est amené et remplacé par le drapeau jaune et bleu 
de l'Ukraine. Une manifestation assez tumultueuse 
se déroule ensuite au pied du monument de Hogdan 
Khmielnitski. 



10 Di;ix anm':i:s i;\ ikhaim; 



Le lendemain 19, la Rada centrale publia, sous le 
nom d'Univcrsal, sa première proclamation où étaient 
formulés les droits du i)cuj)lt' uUiaiiiicn. Le Ciouver- 
nement provisoire prit peur et adressa à l'Ukraine un 
appel qui amena une sorte de trêve, devenue néces- 
saire d'ailleurs par les préparatifs de l'ofTensive qui 
va se déclancher quelques semaines plus tard, sur le 
front de la Galicie. 



Visites de Français à Kiev 

C'est alors que Kiev reçut la Aisite d'Albert Thomas 
et de Kerensky. 

Tous deux avaient entrepris de visiter tout le front 
russe et en particulier le front gallicien, pour y rele- 
ver les courages défaillants et enthousiasmer les trou- 
pes pour l'offensive qui, de l'avis de tous, devait 
donner le coup de grâce à l'adversaire et amener la 
paix à brève échéance. 

Albert Thomas assista à plusieurs meetings pen- 
dant son court séjour à Kiev et au Club des Commer- 
çants où une réunion monstre avait été organisée, il 
se fit traiter d'impérialiste par les camarades socia- 
listes auxquels il sut d'ailleurs répondre avec son 
esprit coutumier. 

Aux Français qui lui furent présentés dans les 



VISITES DE FRANÇAIS A KIEV 11 

salons du Consulat, il affirma la confiance du peuple 
français dans la victoire finale, et les chargea de 
remercier toute la colonie française pour le bon com- 
bat qu'elle soutenait loin de la patrie. 

Kérensky prononça, lui aussi,plusieurs discours qui 
furent vivement applaudis; mais il était bien tard 
pour lancer à une offensive victorieuse des soldats qui 
avaient perdu toute discipline et tout respect pour les 
officiers. 

Presque en même temps que M. Albert Thomas, la 
colonie française de Kiev eut à fêter la mission sani- 
taire qui arrivait directement de France, avec un per- 
sonnel et un matériel des plus importants. Elle y 
venait installer deux hôpitaux pour le soulagement 
et la guérison des blessés et des malades russes et 
prouver au monde médical de Kiev que la médecine 
et la chirurgie françaises ne le cédaient en rien à la 
chirurgie et à la médecine allemandes. 

Elle reçut partout le meilleur accueil et les salons 
kiévois, ukrainiens, russes, polonais ou Israélites, se 
disputent à l'envi l'honneur de posséder les médecins 
et les officiers français. 

Quelques semaines plus tard, arrivait également à 
Kiev, M. Jean Pélissier, le seul Français au courant 
depuis longtemps de la question ukrainienne et jouis- 
sant dans tous les milieux ukrainiens de la plus vive 
sympathie. L'ambassadeur de France en Russie, M. 
Noulens, avait l'heureuse idée de l'envoyer se docu- 



12 i)i;rx AN.\i'.i:.s i;n i kiî\i.\h 

nunltr sur |)l;iic sur la vraie iialurc du iiiuuvLriicnt 
ukrainien el s'assurer (|u'il axait hieii le caraclrrc dé- 
in()crali([uc airirnié j)ar ses promoleuis. 

Il faudrait des j)ages entières pour parler de l'acli- 
vilé dépensée par M. Jean Pélissier duranl son séjour 
en Ukraine. Qu'il suf'iisc de dire (jue l'envoyé 
officiel de M. Xoulens fut le premier français (|ui 
visita la Rada et le Secrétariat généra! et de regretter, 
comme le regrettent prcs(pie tous les Français rési- 
dant à Iviev, (pie la voix de M. Pélissier n'ait pas été 
écoutée dans les si)lières à même d'agir à ce moment- 
là. L'histoire dira plus tard quels désastres auraient 
été évités à l'Ukraine et quel beau ileuron la France 
aurait attaché à sa couronne, si aux longs rapports 
de quelques incompétences galonnées, on avait préféré 
les notes plus succinctes, mais ])lus fondées, de M, 
Jean Pélissier. 

Cet afflux de Français arrivant de France donna 
une nouvelle impulsion aux Sociétés de propagande 
française de Kiev. 

La plus importante, l'Alliance Française, en som- 
meil dej)uis la mobilisation de presque tous ses diri- 
geants, sentit le besoin de nommer un nouveau Comité 
dont l'intelligente activité devait avoir de si heureux 
résultats. Des conférences avec projections sont aussi- 
tôt organisées à l'Université Saint-Vladimir, dans le 
but de faire connaître à tous l'héroïsme des soldats 
français sur le front, le courage des femmes fran- 



l'offensive de GALICIE 13 

çaises dans les hôpitaux, l'effort de toute la France 
à l'arrière. Ces conférences et les représentations théâ- 
trales qui mettaient à contribution toutes les bonnes 
volontés et tous les talents des membres de la colonie 
française, réunirent, chaque quinzaine, plusieurs 
milliers d'Ukrainiens, de Russes, de Polonais et d'Is- 
raélites, heureux de voir de })lus près ces Français 
que les agents allemands représentaient comme abat- 
tus et désespérés et d'entendre une langue dont 
l'harmonie est encore trop peu connue à Kiev. 



L'offensive de Galicie 

Tout à coup, les premiers échos d'une vaste otl'en- 
sive entreprise en Galicie arrivent, en même temps 
que les premiers blessés. Tout le monde en suit avec 
le plus vif intérêt les diverses phases, car on espère, 
cette fois, que la victoire amènera la paix des alliés. 
D'ailleurs, elle se présente sous les plus brillants aus- 
pices : Halitch est prise, les prisonniers arrivent en 
nombre imposant ; les armées austro-allemandes 
semblent démoralisées par la brusquerie de l'attaque. 
L'espoir renaît dans tous les cœurs. 

Hélas! ce ne devait pas être pour longtemps. L'en- 
nemi se ressaisit, et attaque à son tour. Halitch est 
reprise, la débandade se met dans les troupes russes. 



14 i)\A\ ANM-KS i:n I k haï ni-: 

C'est bientôt la panique sur tout le front : fantassins, 
artilleurs, soldats de toutes armes se sauvent on un 
affreux désordre, abandonnant tout le matériel à l'en- 
nemi qui avance avec une rapidité vertigineuse, l'arme 
à la bretelle, à travers toute la Galicie. 

A Kiev, il y eut un moment d'angoisse : les Alle- 
mands viendraient-ils jusque-là? La Galicie recon- 
quise, un immense butin de guerre, la ruine de l'ar- 
mée russe assuraient à l'ennemi un triomphe suffi- 
sant. Il se stabilise à la frontière orientale de la Gali- 
cie cl y creuse ses tranchées. 

On comprit alors le mal irréparable causé au pays 
par la Révolution, des ministres incapables, la dicta- 
ture de la parole exercée par Kerensky, Une première 
vague maximaliste faillit tout emporter; Kornilov, 
dans sa tentative de mouvement militaire, échoue et 
se trouve à peu près seul. 



Reprise des pourparlers entre Kiev et 
Pétrograd 

Le Gouvernement provisoire sentit alors le besoin 
de ne pas s'aliéner tout à fait l'Ukraine. Trois de ses 
membres : Kerensky, Tseretelli et Terechtenko 
viennent à Kiev avec mission de prendre contact 
avec la Rada et signer un arrangement à l'amiable. 



POURPARLERS ENTRE KIEV ET PÉTROGRAD 15 

Les deux partis arrivent à un accord enregistré dans 
un Second Universal, maïs non ratifié par le Parle- 
ment de Petrograd qui trouve trop grandes les con- 
cessions accordées aux Ukrainiens par ses délégués. 
Les Cadets donnent en bloc leur démission. 

A Kiev, l'on est très loin d'être satisfait et l'irrita- 
tion contre les Grands Russiens est si \ive que les 
fusils partent tout seuls. A la gare, une échauffourée 
sanglante a lieu entre les soldats du régiment ukrai- 
nien Bogdan-Kmielnitski et un escadron de cuiras- 
siers russes. 

Une délégation de la Rada présidée par Vinnitchen- 
ko se rendit alors à Petrograd pour faire ratifier offi- 
ciellement l'accord conclu à Kiev. Kerensky commit la 
maladresse de faire traîner les choses en longueur au 
lieu de tenir rigoureusement ses promesses. Aussi 
l'Instruction du 18 août, qui devait mettre fin au con- 
flit, ne fait que redoubler le mécontentement des 
Ukrainiens. 



DKliX ANNlilvS ES ( KMAINK 



Le Coup d État des Bolcheviks 

Les clioses en éhiicnt là (jiuiikI les maximalish-s 
renvcrsoreni, le 7 n(»veml)re, la Kc'piihliciiU' soeialisle 
et naiionale de Kereiisky avee la même tacililé que 
la Hé\()luti()n libérale a\ail l)a!ayé, le 12 inar^, l'auto- 
crate Nicolas IL 

Simple rapprochement : Le T) novembre, deux 
Jours avant le coup d'Etat de Petrograd, l'Autriche, 
par l'intermédiaire de la Russie, proposait aux Alliés 
d'entamer des pourj)arlers de paix. Ce pouvait être la 
fin de la guerre à brève échéance. Les Bolcheviks pre- 
naient donc le pouvoir, la veille du jour où l'Autriche 
allait abandonner son alliée et sa complice. 

Qu'est-ce donc que ces Bolcheviks tout d'abord 
connus sous le nom de maximalistes ? 

A l'origine, une vulgaire bande de voleurs, qui, au 
début de la Révolution russe, avaient chassé 
Mathilde Kchessinska de son palais, l'avaient pillée 
et dépouillée, s'étaient installés chez elle, puis avaient 
donné, dans la demeure de la célèbre ballerine, des 
concerts pour le peuple. 

Depuis, ils avaient fait leur chemin. 

Payés par l'Allemagne, excitant les appétits du 
j)eu})le, favorisant ses plus bas instincts, ils avaient 
formé le parti bolcheviste — du mot russe bolchoi 
« plus grand > — qui s'emparait du pouxoir le 5 no- 



COUP d'état des bolcheviks 17 

venibre. Ce parti enseignait la haine des « bour- 
jouis », de la classe intellectuelle. Il promettait le 
partage des terres et en général de toutes les pro- 
priétés, en parties égales, chacun devant cultiver soi- 
même. Il défendait d'employer un salarié. Si un pau- 
vre vieux, ou un malade ne peut travailler, il doit 
céder sa part à d'autres. Au bout de deux ans, un 
locataire d'un appartement en devient propriétaire. 
Les dépôts des banques sont saisis et partagés. 

Que de merveilleuses promesses! Mais la plus belle 
de toutes, la plus désirée, est celle d'une paix pro- 
chaine. 

Il semble donc qu'avec le régime bolcheviste, le bon- 
heur va rayonner sur toute la Russie. 

Hélas! A Petrograd, le Palais d'Hiver est bombardé, 
luiis pillé par les matelots, les femmes-soldats sont 
jetées en cellule, les ministres, frappés à coups de 
crosse, les officiers assassinés. Beaucoup de per- 
sonnes folles de terreur se jettent dans la Neva ou y 
sont précipitées. Kerensky s'enfuit. 

A Moscou, c'est la lutte acharnée, chaque maison 
est une forteresse, la guerre des rues est terrible; l'ar- 
tillerie s'en mêle, l'incomparable Kremlin n'est pas 
épargné. Beaucoup de morts, de part et d'autre, mais, 
comme Petrograd, Moscou passe aux mains de Lénine. 

Odessa voit se dérouler des scènes elfrayantcs. l^ne 
usine d'nlcool est pillée, une importante cave mise à 

3 



18 iJEi X anm';i;s j;n lkhainj: 



sac. L'ivresse rend réincule plus horrible encore. 
Odessa voit se renouveler les noyades de Nantes. 

A Kiev, l'on craint des troubles; mais les Cadets 
placent dans les rues des canons et des mitrailleuses : 
sauf quelques coups de feu et quelques victimes, la 
ville reste calme le premier jour. 



Emeute sanglante à Kiev 

Le lendemain 8 novembre, Kiev entend le premier 
coup de canon. 

Les Cosaques avaient jusque-là maintenu les Bol- 
cheviks russes de Kiev dans un certain respect de 
l'ordre établi, mais ils se voient obligés de descendre 
vers le Don et les Ukrainiens restent incertains sur la 
conduite à tenir. Aussi les Bolcheviks en profitent 
pour s'emparer, dans la nuit, de l'arsenal d'où 
ils se mettent à mitrailler le quartier de Lipky. 
Maîtres de la forteresse dans l'après-midi, ils bom- 
bardent la maison du Gouverneur russe dans laquelle 
est installé l'hôpital français dont les blessés doivent 
être évacués sous la mitraille. 

La révolte est dirigée contre les représentants du 
gouvernement de Kerensky qui se sont jusqu'à ce 
jour maintenus à Kiev; aussi les troupes qu'on lui 
oppose sont des Yunkers, jeunes élèves officiers de 16 



EMEUTE SANGLANTE A KIEV 19 

à 18 ans, et quelques bataillons fidèles au Gouverne- 
ment provisoire. 

Pendant trois jours, l'on se bat ferme et sauvage- 
ment; les balles retournées et les dum-dum sont cou- 
ramment employées. Les petits Cadets faits prison- 
niers sont impitoyablement fusillés. 

Cependant les troupes tchèques envoj'ées du front 
approchent et les Bolcheviks sentant la partie compro- 
mise, acceptent l'intervention des Ukrainiens qui sont 
jusque-là restés neutres et se sont contentés d'assurer 
la sécurité de la population paisible. Ceux-ci proposent 
aux combattants de cesser la lutte et d'évacuer la ville. 
Eux se chargent de l'ordre : la police russe est immé- 
diatement remplacée par une milice ukrainienne. Le 
gouvernement de Kerensky est peu satisfait de 
cette intervention, il donne l'ordre aux Junkers d'atta- 
quer les troupes ukrainiennes qui les repoussent, et 
s'emparent de l'arsenal et de toutes les administra- 
tions. Les Tchèques qui sont arrivés à Kiev reçoivent 
à leur tour l'ordre d'attaquer les Ukrainiens qu'on 
leur représente comme Bolcheviks. Une lutte s'engage 
mais comprenant bientôt qu'on les a trompés, ils refu- 
sent de se battre plus longtemps, déclarant que parti- 
sans du principe des nationalités, ils veulent rester 
neutres dans les affaires intérieures de la Russie. 
L'état-major de Kerensky qui n'avait pas d'autres trou- 
pes se rend aux Ukrainiens. Le 17, le calme renaît, 
la vie reprend son cours. Les cocardes jaunes et bleues 



20 1)1 I X anm';i;s kn ukhaink 

triomphent à Kiev, rc'cusson de S;iinl-(l:il)ricl vient de 
remporter sa ])rc'mi('ic' victoire. 

Cette victoire soulève au front sud-ouest un ;^rand 
enthousiasme. Deux armées envoient leurs félicita- 
tions et leur appui à l'Ukraine. 



Proclamation de la République ukrainienne 

De même que le prince Lvov, en prenant en mains 
les rênes du Gouvernement de Petrograd, avait 
décrété, un peu imprudemment peut-être, le principe 
d'auto-dêtermination qui avait permis à la Finlande, 
la Pologne, l'Ukraine et à quelques autres Etats « allo- 
gènes » de déclarer leur indépendance ou leur auto- 
nomie, le Gouvernement des Soviets s'empressa, dans 
sa Déclaration des Droits des peuples de Russie, du 
15 novembre 1917, de reconnaître sans restriction le 
droit des nationalités à disposer d'elles-mêmes et mê- 
me à se détacher entièrement de la Russie. 

Aussi la Rada centrale de Kiev, ne voulant à aucun 
prix reconnaître le gouvernement des So\'iets qui 
vient de s'instaurer à Petrograde, proclame, le 20 no- 
vembre, au milieu de l'enthousiasme indicible de toute 
la population, dans le troisième Universal, la Répu- 
blique ukrainienne fédérative. Le Secrétariat général 
engage des pourparlers avec les gouvernements qui se 



L'UKRAINE VKUT RESTER FIDÈLE A l'eNTENTE 21 



sont créés dans les nouveaux Etats érigés sur les rui- 
nes de l'Empire russe (Don, Kouban, Géorgie et Sibé- 
rie) afin de les amener à une fédération. Mais le man- 
que de communications et le désir de plus en plus 
prononcé dans l'armée de se séparer complètement 
de la Russie, oblige la Rada à renoncer à son projet et 
à envisager l'indépendance qui sera déclarée le 9 jan- 
vier 1918 par le quatrième Universal. 



L'Ukraine veut rester fidèle à l'Entente 

Tout le monde espère que l'Ukraine va pouvoir 
enfin se livrer en toute tranquillité aux deux missions 
qui lui incombent : travailler à l'organisation de son 
Etat et soutenir le front du Sud-Ouest, ainsi qu'elle le 
fait depuis la dernière ofTensive allemande du mois 
de juillet. 

Il n'en devait rien être. 

Dès le début de décembre, la France et l'Angleterre 
envoient leurs représentants près du Gouvernement 
de la nouvelle République, et peu après s'engagent 
des pourparlers d'abord officieux, puis officiels. Dési- 
reux de contrecarrer les pourparlers de paix qui 
venaient de commencer à Rrest-Litovsk entre les 
Austro-Allemands et les Maximalistes, le général Ta- 



22 DKiix ANNi%i:s i:n ukuaink 



bouis, ancien attaché à l'Etal-Major russe du front 
Sud-Ouest, réceninient nommé commissaire de la 
République l'rançaise en Ukraine, fait des avances au 
Secrétariat général ukrainien. 

La capitale ukrainienne organise une jolie manifes- 
tation en l'honneui- des missions militaires françaises 
et anglaises que les pourparlers russo-allemands ont 
obligées de quitter le front et (jui viennent à Kiev 
demander au gouvernement de Vinnitchenko de con- 
tinuer la guerre contre les puissances centrales. Les 
troupes ukrainiennes et le gouvernement les reçoivent 
ofliciellement. 

Quelques jours après, la Rada centrale de Kiev 
publie un manifeste, constatant que depuis un mois 
qu'il est au pouvoir, le gouvernement des Soviets s'est 
montré incapable de gouverner, qu'il a amené partout 
la désorganisation, l'anarchie et la désagrégation du 
front; qu'enfin lâchement il vient de signer l'armis- 
tice. L'Ukraine se refuse à une telle lâcheté et à une 
telle traîtrise envers les Alliés. 

En même temps, MM. Petlioura et Vinnitchenko 
déclarent à M. Pélissier, l'envoyé officiel de M. Nou- 
lens à Kiev, que les régiments ukrainiens combattront 
jusqu'au bout aux côtés des AlUés, mais que vu la 
décomposition croissante de l'Etat russe, il y aurait 
nécessité pour les Alliés d'aider l'Ukraine à s'organi- 
ser en Etat indépendant avec une armée nationale 
pour continuer la guerre contre l'Allemagne et empè- 



l'ukraine veut rester fidèle a l'entente 23 

cher l'anarchie de s'étendre. Ces déclarations furent 
publiées, à cette époque, en France, dans Vlnforma- 
tion, en Russie, dans le Journal de Petrograd. A l'his- 
toire de dire pourquoi l'Entente ne crut pas devoir 
seconder ces bonnes volontés. 

Toujours à la même époque, le général Tabouis, 
ayant réuni au Consulat français les membres de la 
colonie française, donne l'assurance aux timorés que 
si les Allemands ou les Bolchevistes n'arrivent pas à 
Kiev avant un mois, le front ukrainien défiera tous 
les coups qui pourront lui être portés, que les soldats 
ukrainiens sont admirables de bravoure et de patrio- 
tisme. 

Malheureusement, deux tendances commencent à 
se manifester au sein du secrétariat général. 

Quelques secrétaires, bien qu'ententistes, estiment 
impossible pour l'Ukraine de continuer la guerre 
contre les Empires centraux. Les Bolcheviks ont en 
effet désorganisé l'armée qui déserte le front, brûlant 
et pillant tout sur son passage, et l'Ukraine n'a pas 
l'armée nationale que ses représentants ne cessent de 
demander, le regroupement des forces ukrainiennes 
sur lie territoire de l'Ukraine n'ayant jamais été admis 
par le Grand Quartier Général Russe, ni par le Gou- 
vernement de Petrograd. M. Vinnitchenko demande 
alors aux Alliés d'aider l'Ukraine à se mettre à l'abri 
de l'invasion étrangère, à se défendre contre les Bol- 
cheviks et à organiser son armée nationale. Il 



24 i)i:t \ ANNKi-s i:n i kumm: 



manifeste en même temps le désir de voir reconnaître 
par l'Entente le Secrétariat général comme gouverne- 
ment actuel de l'Ukraine, 

M. Galip, membre inlluenl du parti Jeune l'kr<tinien 
et à ce moment-là directeur des Affaires politiques 
au Secrétariat des Affaires Etrangères, dépense une 
activité fébrile pour aboutir entre l'Enlente, et sur- 
tout la France et l'Ukraine, à un accord qui permet- 
trait à cette dernière de continuer la guerre malgré 
les obstacles qui surgissent de toutes parts. 

M. Petlioura, secrétaire de la guerre, appuyé par le 
groupe Jeu ne -Ukrainien, auquel sont affiliés tous 
les officiers de l'Etat-Major du Secrétaire de la Guerre, 
le Commandant des troupes de Kiev et son Etat- 
Major, se déclare prêt à continuer jusqu'au bout la 
lutte contre l'Allemagne, non avec les troupes du front 
qui sont en pleine dissolution, mais avec une armée 
de 500.000 francs-cosaques, qui pourrait être recru- 
tée parmi les paysans désireux de défendre leurs 
terres. 

Pour montrer sa bonne volonté à l'égard des puis- 
sances de l'Entente, il refuse de reconnaître Krylenko 
comme généralissime de l'armée russo-ukrainienne, 
en remplacement du généralissime russe Doukhonine, 
assasiné à la Stavka de Mogilev par les Bolcheviks; 
il proclame front ukrainien le front qui s'étend de 
Brest-Litovsk à la frontière roumaine et en confie la 
défense au général Cherbatchef, jusqu'alors général 



ULTIMATUM DES SOVIETS RUSSES 25 



en chef du front sud-ouest et signe l'ordre de désar- 
mement général des Bolcheviks à Kiev et sur tout le 
territoire de l'Ukraine. 

C'était le signal de la guerre entre l'Ukraine et les 
Bolcheviks, cette affreuse guerre qui n'est pas encore 
terminée à l'heure actuelle. 



Ultimatum du gouvernement des 
Soviets russes 

Pour commencer ses opérations contre la nouvelle 
République, le Gouvernement des Soviets n'attendait 
qu'une occasion. Il la trouve dans une dépêche chiffrée 
du Gouvernement français qu'il intercepte et publie 
dans les journaux de Petrograd. 

Sous prétexte que le Gouvernement ukrainien a 
entamé des pourparlers secrets avec les Alliés et 
notamment avec la mission française dans l'intention 
de « saboter la cause de la paix » et d'empêcher 
celle-ci d'aboutir immédiatement, il lui envoie un 
ultimatum et commence aussitôt l'attaque contre l'U- 
kraine en faisant « donner » les Bolcheviks russes qui 
se trouvaient à Kiev, en attendant que les troupes 
régulières franchissent la frontière. 

Prise entre deux feux, celui des Austro-Allemands à 
l'ouest, et celui des Maximalistes à l'est, la Rada cen- 



2(> DKL'X ANNi':i;s i;n lkh.mnk 



traie, qui a cependant déclaré qu'elle restera fidèle à 
l'Enlente, nomme des délégués qu'elle envoie à Brest- 
Lilovsk, refuser à la délégation maximal iste de Petro- 
grad le droit de parler au nom de l'Ukraine et ouvrir 
des pourparlers en vue de la paix. 

Mécontent de cette décision, Petlioura donne sa 
démission de secrétaire de la Guerre et se rend en 
province pour y organiser des corps de francs- 
cosaques afin de lutter contre les ennemis de son pays. 

Le bruit s'étant répandu à Kiev que le Cabinet 
Vinnitchenko est sur le point de conclure la paix avec 
les Puissances centrales, le parti Jeune-Ukrainien 
décide de faire un coup d'Etat pour le renverser et 
empêcher la signature du traité. Les automobiles blin- 
dées font dans les rues de Kiev une démonstration. 
Vinnintchenko démissionne. 

Skoropadski, général dans l'ancienne armée russe, 
avait songé à prendre la dictature avec le titre de 
Hetman, mais le moment venu, il se défile sous pré- 
texte que les Alliés ne lui donnent pas la promesse de 
faire défendre Kiev contre les Bolcheviks par les deux 
divisions tchéco-slovaques qui se trouvent dans la 
ville. 

La Colonie française, que les événements n'ont nul- 
lement émue et qui continue à garder toute sa sym- 
pathie et aussi toute sa confiance au mouvement ukrai- 
nien, décide d'ofïrir aux poilus des différentes mis- 
sions françaises et aux officiers français et alliés une 



SECONDE ÉMEUTE A KIEV 27 



soirée artistique dans la salle du Conservatoire. Les 
professeurs français de Kiev interprètent au milieu de 
l'hilarité générale le Client sérieux du gai Courteline. 
Ne fallait-il pas rire un peu avant le nouvel assaut que 
Kiev allait subir? 



Succès des troupes bolchevistes 
en Ukraine 

Lancés par les Allemands contre la jeune Répu- 
blique ukrainienne au moment où celle-ci s'entendait 
avec les Alliés pour la continuation de la guerre, les 
Bolcheviks ne peuvent plus être arrêtés. D'ailleurs, 
l'arrivée de la Délégation ukrainienne à Brest-Litovsk 
rend Krylenko moins intéressant et permet aux Alle- 
mands de hausser le ton en parlant aux délégués 
maximalistes. 

Le 28 janvier, Loubny, situé entre Poltava et Kiev, 
tombe aux pouvoirs des Bolcheviks : la route de la 
capitale ukrainienne est ouverte. 



Seconde émeute à Kiev 

Le lendemain, les Bolcheviks de Kiev sentant les 
camarades approcher, s'emparent par surprise et sans 
coup férir de l'arsenal qui contient mitrailleuses, 



2.S i)i;i \ ANNKi-s i;n i kiîaini: 



arlilleric et munitions. On se bat avec acharnement 
durant toute la nuit et le lendemain. Le 31, ils s'em- 
parent de Podol, bas quartier de la ville, sur la rive 
du Dniépre. Au Télégraphe, la lutte est d'une violence 
inouïe. Beaucouj) de victimes même j)armi les civils. 
Le commandant Jourdan, de la Mission française, est 
tué d'une balle perdue de mitrailleuse. L'aspect des 
rues est sinistre. Tranchées, barricades, mitrailleuses 
aux carrefours, des canons sur les places et sur les 
endroits les plus élevés; la circulation est complète- 
ment interrompue, l'électricité est coupée. 

Le 2 février, la lutte augmente d'intensité : des 
trains blindés tirent sans arrêt dans les rues. Lors- 
qu'on se risque à sortir, il faut souvent s'étendre à 
terre et attendre que les rafales se calment, tant les 
balles tapent dur à hauteur d'homme, faisant voler 
en éclats les vitres et criblant littéralement les murs. 
De paisibles habitants trouvent ainsi la mort chez 
eux... 

En ville, plus de pain depuis la bataille. Heureux 
les prévoyants qui ont fait quelques provisions d'eau 
et de farine. Pour s'engager dans la garde rouge, il 
suffit de s'inscrire et l'on obtient un fusil. Aussi 
peut-on voir passer dans les rues de sinistres bandes 
armées aux allures inquiétantes. 

Le 3 février, la lutte continue encore plus achar- 
née, mais les troupes d'investissement bolcheviques 
n'ayant pas encore atteint Kiev et Petlioura arrivant 



PRISE DE KIEV PAR LES BOLCHEVIKS 29 

de province avec quelques troupes francs-cosaques, 
les Ukrainiens l'emportent. Les derniers gardes rouges 
sont fusillés, l'arsenal se rend et l'on s'aperçoit que 
c'était une poignée d'hommes qui avaient mené 
l'émeute. 

Les Ukrainiens vainqueurs célèbrent leur victoire. 
En ville, grand défilé de troupes victorieuses, musique 
en tête. 

Pendant ce temps, les troupes régulières bolche\d- 
ques encerclent la ville. De grandes forces arrivent 
sur trains blindés. 

A l'extérieur, Odessa tombe entre leurs mains après 
un bombardement de trois jours. Là-bas aussi le sang 
a coulé. 

Un nouveau ministère est constitué qui réclame 
l'aide immédiate de l'Autriche. Mais l'Ukraine n'existe 
plus, seul son cœur bat encore, mais bien faiblement. 



Prise de Kiev par les Bolcheviks 

Le 3 février, commence l'attaque méthodique de la 
ville. Deux trains bombardent sans arrêt le Lipkj', le 
plus élégant quartier de Kiev. Pendant quatre jours 
et quatre nuits le bombardement est d'une violence 
inouïe. On compte la nuit une moyenne de huit coups 
à la minute et 50.000 obus en quatre jours, faisant 



30 DEUX ANNÉES EN l'KHAINK 



près de If). 001) vicliines. La lueur sinistre des incen- 
dies éclaire seule la ville. La maison du Prési- 
dent (Irouchevski, bâtisse liaute de neuf étages, flambe, 
ayant été particulièrement visée. 

Le 7, le honibardcment redouble de vigueur, la lutte 
dans les rues devient de la sauvagerie. Partout les 
Bolcheviks avancent. La fm approche. Petlioura se 
défend avec acharnement tant qu'il peut espérer que 
les deux divisions tchéco-slovaques, cantonnées dans 
la ville, marcheront à son secours. Mais celles-ci, 
pour avoir le chemin libre jusqu'à Vladivostok, oni 
fait un pacte avec les Bolcheviks. Quand tout espoir 
est perdu, Petlioura bat en retraite avec les débris de 
ses troupes vers Jitomir et Berditchef. Avec lui 
quittent Kiev les membres de la Rada et du Secréta- 
riat général qui s'était reconstitué sous la présidence 
de Gouloubovitch et avait vécu d'une vie falote pen- 
dant le siège de la ville. 

Avant de partir, ce gouvernement, dans un acte de 
désespoir, donne l'ordre à ses plénipotentiaires de 
Brest-Litovsk de signer la paix avec les Puissances 
centrales. 

Le lendemain, les vainqueurs font leur entrée. 



KIEV SOIS LE RÉGIME DES SOVIETS 31 



Kiev sous le régime des Soviets 

Qui avait mené si brillamment cette attaque? Le 
Colonel Mouraviof, le vainqueur de Petrograd et de 
Moscou et à ce moment commandant en chef des 
troupes révolutionnaires. Jeune, intelligent, mais dur 
et cruel, il fît impitoyablement fusiller tous les offi- 
ciers ukrainiens ou polonais : ces derniers venaient de 
s'emparer de la Stafka de Moghilef et accouraient 
délivrer Kiev. 

Ancien policier, le colonel parle en maître. Sa for- 
tune est grande grâce aux contributions dont il frappe 
les habitants de chaque ville dont il s'empare. A Kiev, 
le bijoutier Marchak doit payer 180.000 roubles. Gal- 
perine, un riche raffineur, 300.000. Radzivill, 100.000. 
La ville elle-même doit verser dans les trois jours 
dix millions. Mais la banque d'Etat n'a que 
225,000 roubles en caisse. Les principaux action- 
naires et les gros clients devront donc payer en 
chèques qui s'ajouteront à leurs taxes personnelles. 
Le soir, le colonel, confortablement installé dans le 
meilleur hôtel de Kiev, boit ferme en compagnie de 
son Etat-Major. 

Très vite l'ordre est rétabli dans la ville, mais la 
terreur commence à régner. Le sinistre tribunal s'est 
installé dans l'ancien palais impérial. Une salle con- 
tient les prisonniers, pauvres diables d'officiers por- 



',V2 i)i:rx .\nni':i;s i:n ikhaini-: 



teurs de laissez-passer ukrainiens. L'on juge rapidc- 
nient. Toute défense est inutile. Une seule peine, la 
mort. On déshabille les condamnés, on les revêt d'une 
capote de soldat et devant le Palais même on les 
fusille à la mitrailleuse. J'ai vu de mes yeux fusiller 
deux généraux et une vingtaine d'officiers dans l'es- 
pace d'une demi-heure. Des camions automobiles 
chargent les morts, tous frappés à la tête, et les 
emportent au jardin du Tsar où est creusée une fosse 
large mais peu profonde. Plusieurs jours après les 
dernières exécutions, en se promenant dans le jardin, 
l'on pouvait voir à terre de nombreuses cervelles. 
2.300 peines de mort sont prononcées par le sombre 
tribunal. 

Pour empêcher le massacre de leurs nationaux, 
les Polonais se déclarent neutres et abandonnent la 
lutte. 

Vis-à-vis des Français, le colonel est peu bienveil- 
lant. Il prétend que les officiers des missions sani- 
taires ou d'aviation n'ont pas été rigoureusement 
neutres et recommande aux militaires de ne pas bou- 
ger, autrement les Français civils paieront pour eux. 

Des perquisitions sont opérées en masse. On 
cherche les officiers qui se cachent encore et l'on saisit 
toutes les armes. En ville que de dégâts ! Des maisons 
éventrées, des vitres partout brisées, des devantures 
de magasins criblées de balles, des fils des télégraphes 
et des tramways pendent lamentablement et donnent 



KIEV ÉVACUÉK PAR LKS BOLCHEVIKS 33 



un aspect sinistre. Le ravitaillement devient dif- 
ficile. Les Bolcheviks ayant taxé les denrées, les 
paysans se refusent à venir en ville : plus de beurre, 
plus de viande, du pain noir fait avec de la farine de 
pois chiches. 

Dans les rues, de sinistres têtes de marins et de 
sœurs de charité, terribles et impressionnantes appa- 
ritions. Elles sont typiques ces sœurs, parfois en 
culottes, le revolver à la ceinture, servant aux unes à 
achever les blessés, aux autres à faire le coup de feu 
pendant la bataille. 

Quelques jours plus tard, l'on fait aux Bolcheviks 
des funérailles grandioses: 450 corps couchés dans de 
noirs cercueils, suivis d'un immense cortège, drapeaux 
rouges et noirs en tête. Pas un Pope. Beaucoup de 
bières ouvertes suivant la coutume orthodoxe. De 
pauvres mères embrassent le cher visage du mort et 
se frappent le front contre les cercueils. 



Kiev évacuée par les Bolcheviks 

Le 16 février, l'armistice est rompu, et aussitôt 
Allemands et Autrichiens avancent pour occuper le 
pays. Mouraviof quitte Kiev ])our aller en Bessarabie 
contre les Roumains. Les Allemands occupent Rovno. 
Bientôt ils seront ;i Kiev où ils sont allendus avec 

i 



34 I)i;lx ANNKi s in I ivH aim; 



impatience, car alors la lc;rri'ur cessera, Ja hainjuiliité 
régnera, la \ie iioimale enliii reprendra. 

En silence, les Bolcheviks évacuent lu ville, et la 
livrent à de nombreuses bandes de nialelols i>illards. 
Les arrestations recommencent, les fusillades sont 
plus terribles et plus arbitraires : des officiers recon- 
nus par leurs hommes sont fusillés pour ce seul mo- 
tif. Les marins deviennent plus audacieux et ne res- 
pectent plus les étrangers. La terreur des habitants 
est grande. C'est un exode général des étrangers vers 
Moscou. 

Le 19, les missions françaises quittent Kiev ayant 
à leur tête le général Tabouis, commissaire de la Ré- 
publique française près du Gouvernement ukrainien. 
Un grand nombre de françaises réussissent à trouver 
place dans le train et à se sauver vers le Nord d'où 
peut-être elles pourront regagner la France; le len- 
demain, le Consul part à son tour. La ville est traver- 
sée par 30.000 Tchèques qui fuient vers l'Est. 

Le 23, les Allemands font leur entrée à Kiev, 
et annoncent au monde que la capitale de l'Ukraine 
a été délivrée par des troupes saxonnes. 

Peu à peu le calme renait et la vie normale reprend 
son cours. 

Quelques jours après, le Cabinet Gouloubo- 
vitch revenait à Kiev et faisait pubher une note 
pour manifester son étonnement d'apprendre que les 
autorités consulaires alliées ont quitté Kiev, les Aile- 



COUP d'état des allemands .35 

mands y étant venus comme amis de l'Ukraine et non 
en vainqueurs. 



Coup d'Etat des Allemands 

Ces amis ne tardent pas à susciter la colère et la 
haine du peuple, par leur brutalité et leurs dépra- 
dations. 

Le 29 avril, les Allemands mécontents de l'oppo- 
sition acharnée des Ukrainiens, dispersent la 
Rada centrale par la force des baïonnettes, empri- 
sonnent quelques-uns de ses membres et mettent à 
la tête du Gouvernement ukrainien le général russe 
Skoropadsky. beau-frère du feld-maréchal allemand 
Eichorn, tué quelques semaines plus tard à Kiev d'un 
coup de grenade. Aussitôt, s'appuyant d'une part, sur 
les Allemands, d'autre part, sur la bourgeoisie et 
l'aristocratie russes et polonaises, il prend le titre 
de Hetman, forme un gouvernement réactionnaire, et 
démobilise les troupes ukrainiennes. Il reçoit l'auto- 
risation de former une armée qui ne dépassera pas 
10.000 hommes. 



36 i)F:rx anm-ks un ikhaim-: 



Le gouvernement du Hetman Skoropadsky 

Ce couj» (l'iClal (iiu- la populalic^n (ie Kiev et même 
les chefs des partis politiques avaient été loin de 
sou])çonner, intronise par un procédé arbitraire et 
tout artificiel un pouvoir ([ui ne répond en rien aux 
exigences dcniocrati(|ues de ré])oque et de ce fait 
ne trouve aucun appui dans le peuple. 11 est évident 
pour tout le inonde ([ue le Hetman n'est qu'une créa- 
turc des milieux réactionnaires allemands, car la per- 
sonnalité de Skoropadsky a été jusqu'à cette époque 
tellement indécise et même inconnue, qu'aucun parti 
politique ukrainien, sans excepter les groupes modé- 
rés, ne croit possible de faire partie du Gouvernement 
formé par le Hetman. Tous les pourparlers conduits à 
cet efTet par son entourage, avec les chefs des partis 
ukrainiens, de même que tous les efforts tentés par 
M. P. Vassilenko, cadet russe, et par les représentants 
du haut commandement allemand, restent vains. 

La Conférence du parti socialiste-fédéraliste, 
du 10 mai, prend une résolution toute spéciale, par 
laquelle elle interdit à ses membres d'assumer des 
postes dans le gouvernement du Hetman. Cette inter- 
diction fut maintenue jusqu'à la fm d'octobre, au 
moment où la défaite allemande devenant certaine, et 
comprenant que sa politique courait à un lirack si elle 



GOUVERNKMENT DU HETMAN SKOROPADSKY 37 

ne s'appuyait pas sur les milieux ukrainiens, le Het- 
man se mit à prodiguer des assurances qu'il l'oriente- 
rait désormais dans un sens purement national et 
qu'il aborderait sans retard les réformes démocra- 
tiques. Certains hommes politiques entrèrent alors 
dans le gouvernement du Hetman, mais à titre person- 
nel et dans le seul but de prévenir un soulèvement 
populaire au moyen de réformes démocratiques 
urgentes et en premier lieu, de la réforme agraire. 

Les nouveaux ministres ukrainiens virent, cepen- 
dant, aussitôt, qu'ils n'avaient point de majorité dans 
le Cabinet et qu'à eux seuls, ils étaient impuissants à 
faire réaliser les réformes nécessaires. Le Congrès 
National Ukrainien dont ils réclamaient la convocation 
n'ayant pas été autorisé, ils quittèrent le gouverne- 
ment dans la nuit du 14 au 15 novembre. Depuis le 
coup d'Etat et l'avènement de l'Hetman, des représen- 
tants de milieux politiques ukrainiens n'ont donc par- 
ticipé au gouvernement que pendant une quinzaine de 
jours et encore n'y ont-ils formé qu'une minorité. 

La responsabilité pour la politique intérieure et 
étrangère pratiquée par l'Hetman depuis le coup 
d'Etat du 29 avril juscju'au jour de son. renversement, 
ne peut donc être mise en aucune façon à la charge 
des partis politiques ou des milieux sociaux ukrai- 
niens. 

Le Cabinet formé le 2 mai par M, Vassilenko et pré- 
sidé par M. Lizogoub, octobriste, est un cabinet tout à 



38 DKL'X ANNÉES KN l RHAINK 

fait incolore au point de \ue de la polili(|iie et de 
l'idée nationales. 

M. Kolokoltzoll, (jui occupe bientôt après le poste 
de ministre de l'Agriculture, est réactionnaire ; les 
autres ministres appartiennent soit au parti cadet 
pan-russe, hostile à la régénération ukrainienne, ou 
bien onl un programme très rapproché de celui des 
cadets. 

Le ministre des Finances, M. Rjepetski, cadet, re- 
connaît ouvertement dans son discours prononcé au 
Congres des Cadets {Kievskaia Mijsl du 11 mai), qu'il 
a pris une part personnelle à l'élection du Hetman, 
ainsi qu'aux tentatives <( de rapprochement avec nos 
nouveaux alliés » (c'est-à-dire l'Allemagne et l'Autri- 
che). 

Le cadet Vassilenko s'exprime au même Congrès 
d'une manière encore plus catégorique : « Je me suis 
depuis longtemps déjà convaincu, déclare-t-il, que les 
circonstances historiques se sont formées de telle fa- 
çon que nos intérêts économiques et commerciaux 
sont liés aux Puissances centrales et principalement 
à l'Allemagne... Notre histoire nous montre que nos 
intérêts nous liaient d'une manière plus vivante à 
l'Allemagne qu'à l'Angleterre. C'est surtout grâce à 
l'Angleterre que nous avons perdu la partie au Con- 
grès de Berlin; c'est grâce aux diplomates anglais que 
nous avons perdu les Dardanelles et Constantinople. 
L'Allemagne et nous, nous sommes géographique- 



GOUVERNEMENT DU HET.MAN SKOROPADSKV 39 

ment voisins et nos intérêts respectifs sont liés les 
uns aux autres. Il en a été ainsi avant la guerre, il 
en est ainsi actuellement, il en sera ainsi, je crois 
encore, après la guerre. » (Kievskaia Mysl, n" 72.) 

Cette manière de voir des ministres cadets est 
sanctionnée ensuite par le leader du parti cadet, M. 
Milioukofif. « Je m'oppose résolument à l'interdiction 
doctrinaire défendant aux membres du parti cadet 
d'établir des accords avec les Allemands ou de faire 
appel à leur concours en vue du rétablissement du 
pouvoir et de l'ordre et de l'organisation des affaires 
locales », écrit-il dans sa Déclaration au Comité Cen- 
tral (Kievskaia Mysl du 2 août, n" 137). 

Dès les premiers jours de son existence, le nouveau 
cabinet manifeste son activité par des arrestations 
d'hommes politique ukrainiens, par le rétablissement 
de la censure, particulièrement sévère pour les jour- 
naux ukrainiens, etc. La « République du Peuple 
ukrainien » est débaptisée et nommée « Puis- 
sance d'Ukraine ». Les gros agrariens et industriels se 
sentent désormais maîtres absolus de la situation. La 
réaction est partout, à tout moment. Aux postes et 
aux emplois officiels, on commence à remplacer les 
Ukrainiens par des dignitaires et des fonctionnaires 
de régime tsariste, venus par trains entiers de Petro- 
grad et de Moscou. 

Dans le même temps, cependant, l'Hetman et ses 



40 i;i.i X .\nm'.i;s i;n i kmai.m; 

ministres aKiniu-nl partout la nrccssité de rallcrinir 
rin(lé|)t>ii(iaiic(' |)()liti(|ii(' de l'ikiaim'. 

Au cours d'une conversation avec le D' Leberer, 
corres])on(lanl du Jicrlincr IdijcbUdl, le Hetniaii dit : 
« Je crois que bien des gens, en Allemagne, me lon- 
sidèrent comme réactionnaire et partisan résolu d'une 
fédération avec la Grande Russie. C'est inexact. Toute 
aussi erronée est l'intention que l'on me prête d'en- 
glober de nouveau l'Ukraine dans l'ancien Empire 
Russe ». {Kicvskaia Mijsl du 10 mai). 

« L'Ukraine doit être un pays indépendant », 
déclare à son tour M. Vassilenko dans son discours au 
Congrès du i)arti cadet (Kicuskaia Mysl du 11 mai). 

Les mêmes idées sont développées par M. Lizogoub 
dans le discours qu'il prononce à un banquet poli- 
tique au cours duquel il déclare que son gouverne- 
ment espérait, avec l'aide de l'Allemagne et en com- 
munion avec la culture allemande, créer un Etat 
ukrainien indépendant {Kieuskaia Mysl du 23 mai). 

C'est encore d'une Ukraine « puissante » et indé- 
pendante que parle le Hetman dans sa lettre officielle 
au premier ministre M. Lizogoub (Kicvskaia Mysl du 
9 juillet). 

Du jour où M. Igori Nistiavoski devient ministre de 
l'Intérieur, la réaction s'accroît encore davantage et 
se manifeste d'une façon plus ouverte et plus déci- 
sive. On arrête les gens et on les emprisonne 
sur une simple suspicion ou sur une dénonciation. 



GOUVERNEMENT DU HETMAN SKOROPADSKY 41 

Le nombre d'arrestations atteint plusieurs milliers. 

C'est ce même Nistiakovski qui, à l'instigation des 
Allemands, prend des arrêtés d'expulsion contre 
quelques F'rançais. Un jeune Ukrainien, ayant eu 
vent qu'une mesure semblable se tramait, en 
informe M. M. qui s'empresse d'en faire part à tous 
ceux que l'expulsion pouvait atteindre. Sans y ajou- 
ter une foi entière, chacun prend secrètement ses dis- 
positions pour ne pas laisser sa famille dans le besoin 
et le reste de la colonie dans le désarroi et l'isole- 
ment. Aussi, quand les Allemands apportèrent l'ordre 
d'avoir à quitter l'Ukraine dans les quarante-huit 
heures, personne ne fut pris au dépourvu. D'ailleurs, 
la mesure n'atteignit pas tous ceux qu'elle avait 
d'abord menacés. Au nombre des expulsés furent 
les consuls de Grèce et d'Espagne. 

Ces arrestations et expulsions n'empêchent pas 
d'ailleurs M. Nistiakovski d'affirmer que « l'Ukraine 
s'est engagée, avec le concours de l'x^llemagne et de 
l'Autriche, dans la large voie d'une existence indé- 
pendante en tant qu'Etat » et que « le mouvement 
puissant des paysans a fait de nouveau surgir le dra- 
peau historique de l'indépendance ukrainienne : l'ins- 
titution de Hetman ». {Kievskaia Mysl du 24 août, n" 
142). 

Le même M. Nistiakovski ne reconnaît pour langue 
d'Etat, encore au commencement de septembre, que 
la langue ukrainienne exclusivement (Kievskaia Mysl, 



42 I)l-( V Wm'is i:N UKUAlNli 



n" 153). De son côté, le llclman, au (liiu;r ollerl par 
Von Kirbach, parle de l'armée ukrainienne à créer, 
comme de la base (ruiu- puissance ukrainienne indé- 
pendante (Kievskaia Mysl, n" 187). 

De telles contradictions entre les déclarations 
publiques du Hetman et de ses ministres au sujet de 
Tindépendance ukrainienne et de l'idée nationale, 
d'un ccMé, et leurs actes, de l'autre, seront comprises 
aisément si l'on tient compte de la politique de dupli- 
cité adoptée par le Gouvernement allemand et ses 
agents vis-à-vis de l'Ukraine. 

En assurant les Ukrainiens de leurs sympathies 
pour l'idée d'indépendance de l'Ukraine, les réac- 
tionnaires allemands pensent en réalité au rétablisse- 
ment, avec le temps, d'une Russie réactionnaire unie 
et forte. A Kiev, les partis de droite et les monar- 
chistes, avec, à leur tête, M. Pourichkévitch, s'agitent 
ouvertement dans ce sens. Il est hors de doute que les 
milieux réactionnaires allemands sont en contact avec 
eux et projettent des actions communes en vue de 
remplacer les Bolcheviks en Russie par un régime 
monarchiste réactionnaire. 

Il semble que, vers la fin de son gouvernement, le 
Hetman se soit émancipé de l'influence des réaction- 
naires allemands. Mais c'est pour tomber sous celles 
des réactionnaires russes. La preuve la plus éclatante 
de ce fait est fournie par le retour au ministère de Nis- 
tiakovski, auteur d'un projet censitaire réactionnaire 



GOUVERNEMENT DU HETMAN SKOROPADSKY 43 

pour les élections municipales et pro\inciales, et le 
maintien au cabinet de Reinbot, connu pour les opi- 
nions réactionnaires qu'il avait exprimées, alors qu'il 
était fonctionnaire sous le régime tsariste à Petrograd. 

Quant à la fermeté des opinions politiques du Het- 
man et de la plupart de ses ministres, elle est élo- 
quemment certifiée par la note de dix. de ces ministres, 
à la date du 17 octobre, ainsi que par sa dernière 
déclaration. Dans l'une comme dans l'autre, ces parti- 
sans convaincus de l'indépendance se déclarent des 
fédéralistes tout aussi convaincus. C'est que dans le 
Cabinet des « Indépendants » tout comme dans celui 
des « Fédéralistes » il n'y a point d'hommes poli- 
tiques véritablement ukrainiens, exception faite de 
M. Dorschevko. Ce sont des hommes que la peur des 
Bolcheviks a fait enfuir de Petrograd et de Moscou, 
et qui sont venus à Kiev; ou bien ils sont nés à Kiev, 
mais demeurent étrangers aux aspirations nationales, 
ignorants de la langue ukrainienne, de l'histoire et de 
la culture ukrainiennes et se montrent hostiles à 
l'idée de la régénération ukrainienne. 

Il est impossible de s'imaginer un plus profond 
piétinement des droits du peuple et un mépris plus 
absolu du peuple lui-même. Des insurrections parti- 
culières ont lieu sur tout le territoire ukrainien. Les 
troupes allemandes qui comprennent plus de 500.000 
hommes défendent très énergiquement les intérêts du 
Hetman qui se confondent avec les leurs. Le sang des 



44 DEUX ANNÉES EN UKRAINE 

paysans et des ouvriers ukrainiens coule, l'artillerie 
allemande rase des villages entiers. C'est un massacre 
systématique de tout ce (jui veut rcstor ukrainien. La 
création d'un gouvernement démocratique devient 
pour l'Ukraine une question extrêmement urgente. 
La patience du peuple est à bout. Tous les partis poli- 
tiques se réunissent pour fonder contre les Alle- 
mands et Skoropadsky une Ligue nationale qui 
fomente un soulèvement général, renverse le Hetman 
et établit un Directoire de cinq membres parmi les- 
quels M. Petlioura, le futur généralissime de l'armée 
ukrainienne. 



Petlioura 

Comme secrétaire général, ministre de la guerre, 
membre et plus tard président du Directoire ukrai- 
nien, Petlioura a joué et joue encore un si grand rôle 
en Ukraine qu'il mérite bien quelques notes biogra- 
phiques. 

Rolchéviste pour les réactionnaires, réactionnaire 
pour les Bolcheviks, Petlioura, le grand calomnié, est 
pour le peuple ukrainien tout entier, le héros national, 
le libérateur de l'Ukraine. 

11 est né d'une pauvre famille de cosaques à Pol- 
tava, en 1878. Après des études faites au séminaire 
de sa ville natale, il reçut le brevet d'instituteur. Son 



PETLIOURA 45 



activité politique l'obligea à passer en Galicie où il se 
familiarisa avec le mouvement nationaliste. 

La première Révolution (1905) le trouva à Kiev où 
tout de suite, il prit une part très active à la fonda- 
tion du journal Rada, publié en langue ukrainienne, 
tout en collaborant au Slovo, organe social démo- 
crate. 

Conduit par les circonstances à Petrograd, il con- 
tinue sa collaboration aux journaux kiévois, s'occupe 
activement du mouvement ukrainien et de la fonda- 
tion du Club ukrainien. 

A Moscou, où il se rend ensuite, il devient secré- 
taire de rédaction de la revue mensuelle Ukrainskaia 
Jisn, en langue russe, et participe à l'organisation de 
la société musicale Kobsar. C'est par ignorance des 
habitudes du peuple slave, que des adversaires de 
Petlioura ont confondu son rôle dans cette société 
musicale avec la profession d'artiste de café-concert 
qu'il aurait exercée. En Russie, toute société, même 
politique, organise parmi ses membres un orphéon ou 
un orchestre, qui est mis à contribution dans des 
soirées d'ailleurs très agréables offertes fréquemment 
à tous les sociétaires et à leur famille. 

Au commencement de la guerre de 1914, Petlioura 
se rend sur le front pour y représenter le Zemsky 
Soiouz et organiser des hôpitaux de première ligne. 
C'est là que le trouvèrent la Révolution et le vote du 
premier Congrès militaire ukrainien (jui le désigne 



Ait ' DKL'X ANNr^KS FN rKKAIM. 

comme présidciil du (loinitr géïK'-riil inililniir ukrai- 
nien. 

Au moment où la Rada centrale crée le Secrétariat 
général comme organe exécutif, Potlioura devient tout 
naturellement secrétaire général des affaires de la 
guerre, puis ministre de la guerre quand le Directoire 
se constitue, en juillet 1918. Toute l'activité de M. Pet- 
lioura depuis la Révolution, peut se résumer en deux 
mots : guerre aux ennemis de l'Ukraine, qu'ils soient 
Allemands, Bolcheviks ou Polonais. 



Skoropadsky et lEntente 

Le 13 novembre, les journaux de Kiev annoncent 
qu'un armistice vient d'être conclu sur le front fran- 
çais. 

Aussitôt, sur la demande du Consul du Danemark 
et des partis ukrainiens, les portes de la prison de 
Lukianovka s'ouvrent pour rendre à la liberté les 
détenus politiques, parmi lesquels se trouvaient plu- 
sieurs Français et quelques membres de la Rada, in- 
ternés plusieurs mois auparavant j)ar les Allemands. 

Le Hetman Skoropadsky, jusque là germanophile 
convaincu, change de politique et devient francophile 
très ardent. Il forme un nouveau cabinet et remplace 
au Sous-Secrétariat des Affaires Etrangères le bureau- 



SKOROPADSKY ET L'ENTENTE 47 

crate russe Paltof, instrument des Allemands en 
Ukraine, par M. Galip dont les sentiments francophi- 
les sont connus de tous et dont toute l'activité, au cours 
des derniers mois, s'est dépensée à susciter des 
obstacles à l'occupation allemande. Espérant avoir 
mis par ce changement la politique de l'Ukraine d'ac- 
cord avec les vœux de l'Entente, il envoie des missions 
diplomatiques à Jassy, près de la Commission inter- 
alliée et à Odessa, près de M. Henno, représentant des 
Alliés sur les bords de la Mer Noire. 

La presse au service du Hetman reçoit l'ordre d'en- 
tonner l'hymne aux Alliés et plus particulièrement à 
la France : ce fut chaque matin le dénombrement des 
navires de guerre qui paraissaient à l'Jiorizon, à la 
sortie du Bosphore, et des divisions anglaises et fran- 
çaises qui débarquaient à Novorossiisk, à Sébastopol 
et à Odessa, des divisions roumaines et polonaises qui 
se massaient aux frontières de l'Ukraine pour la 
défendre, d'une part contre les « bandes » de Pet- 
lioura qui s'avançaient de la Galicie et les « bandes » 
lettonnes et chinoises au service des Bolcheviks russes, 
qui. venaient de l'Est et dn Nord-Est. 

En même temps, l'armée des Volontaires se compte 
et fait des enrôlements, réquisitionne édifices, vête- 
ments, chaussures et aliments et bientôt décrète la 
mobilisation générale, d'abord de la jeunesse des Uni- 
versités et des Gymnases, puis de toute la jeunesse 
du pays non encore occupé par l'armée de Petlioura. 



48 UEl X ANNKKS KN IKMAINi; 

Le premier décret fait des mécontents parmi les 
étudiants qui projettent de se réunir à ITniversité 
pour étudier la situation. La réunion est interdite. Sans 
tenir compte de cette interdiction, les étudiants et les 
étudiantes forment un cortège et veulent se rendre 
par Bihikovski Boulevard à l'Université Saint-A'ladi- 
mir, mais un groupe de volontaires à cheval accourt 
et sans sommation aucune, tire sur le cortège. Bilan 
de la journée : quatorze morts dont trois cursistes 
(étudiantes) et une trentaine de blessés. 

Le second décret affecte surtout la population 
Israélite qui manifeste son mécontentement en fer- 
mant ses magasins, en boycottant les valeurs russes 
et, autant qu'elle le peut, en faisant filer les jeunes 
gens à Vienne et à Budapest, les seuls endroits encore 
accessibles aux voyageurs venant de l'Ukraine. 

On annonce officiellement que des missions mili- 
taires alliées vont arriver à Kiev et que M. Henno 
viendra s'établir près du Hetman. On réquisitionne 
l'hôtel Continental (encore habité par des Allemands) 
pour héberger les missions, et deux étages d'une mai- 
son sise rue Luteranskaia, n" 40, pour M. Henno. Il 
convient aussi de bien loger les nombreux soldats 
français qui vont arriver : alors on réquisitionna les 
théâtres, les salles des cafés-concerts et les cinémas; 
pour les recevoir comme ils le méritent, des comités 
s'organisent, des souscriptions sont ouvertes et le ^^l- 
nistère des Affaires Etrangères informe par la voie 



ENCERCLEMENT DE KIEV 49 

des journaux qu'un personnage officiel a été désigné 
pour élaborer avec le concours des comités le pro- 
gramme de la réception, d'abord du Consul M. Henno, 
puis du Général Franchet d'Esperey et de son Etat- 
Major, des Etats-Majors alliés, enfin des troupes fran- 
çaises, anglaises, roumaines, italiennes et polonaises 
qui « viennent soutenir l'armée des Volontaires con- 
tre les troupes de Petlioura et celles des Bolcheviks v. 
La Colonie française ne veut pas rester en arrière. 
Elle ouvre une souscription et aussitôt chacun se 
met à l'œuvre pour que la réception des poilus soit 
le plus grandiose possible : l'argent afllue, des dra- 
peaux, des fleurs, des guirlandes sortent des doigts 
dilii^ents de toutes les Françaises. 



Encerclement de Kiev par l'armée 
de Petlioura 

Dans ce ciel serein, des coups de canon se font tout 
à coup entendre : il paraît que Petlioura a réuni 
autcnir de lui des < bandes de pillards et de bandits ^>, 
— c'est ainsi que s'exprime la j)resse, — qui vou- 
draient s'emparer de Boïarka. En réalité, ce sont les 
recrues qui ont répondu à la mobilisation décrétée 
par Pellioura et la Ligue Nationale. Autour de ce 
novau. au tur et à mesure de son avanre en Ukraine, 



50 i)i:ux ANM':r:s r:\ ikf^mne 

les paysans se rassemblent pour conibaltrc contre 
Skoropadsky. L'I'kraine pres(|iie toute entière est déjà 
reconquise i)ar son « Libérateur >■, et ce n'est pas à 
Boïarka que le canon tonne, mais aux environs de 
Swetocliine. L'encerclement de Kiev est d'ailleurs 
bientôt si total, que les paysans n'y entrent plus j)our 
l'approvisionner. 

Les aliments de première nécessité se vendent à des 
f)rix inconnus jusqu'à ce jour : le pain devient rare et 
vaut 3 roubles la livre le pain gris, 10 roubles le pain 
blanc, les œufs 38 roubles la dizaine, le lait 3 roubles 
le petit verre, la viande 7 roubles la livre, le beurre 
de table 80 roubles, le beurre de cuisine 50 roubles, et 
toutes ces denrées de première nécessité sont presque 
introuvables. 

Le canon tonne de plus en plus fort, les mitrail- 
leuses se mettent de la danse. L'émoi devient grand 
dans Kiev oi^i chacun revit les heures sombres du 
bombardement des Bolcheviks. La presse, elle, est 
optimiste et le Hetman fait afficher sur les murs de 
Kiev, deux proclamations de M. Henno au peuple 
de l'Ukraine. Il y est dit que le Gouvernement fran- 
çais reconnaît l'Ukraine telle qu'elle est alors consti- 
tuée, et qu'il fait confiance au Hetman et aux nou- 
veaux ministres qu'il vient de se choisir. 

Si elles ne sont pas apocryphes, ces deux procla- 
mations laissent supposer que le Gouvernement de la 
République française condamne la République ukrai- 



ENCERCLEiMENT DE KIEV 51 

nienne et ne veut voir à Kiev, comme dans le reste de 
la Russie qu'un seul Gouvernement, le Gouvernement 
monarchiste de Skoropadsky. 

L'effervescence est grande en \i\\e et les réflexions 
échangées entre les lecteurs très nombreux de ces pla- 
cards, lecteurs appartenant à toutes les classes et à 
tous les partis, ne sont nullement en faveur du repré- 
sentant de la France et, partant, de la France elle- 
même. Les Français qui vivent à Kiev depuis un cer- 
tain nombre d'années, et qui de ce fait, sentent mieux 
que d'autres, aveuglés par leurs sympathies ou leurs 
intérêts, battre le cœur ukrainien, ceux qui ont vu la 
marche rapide du nationalisme de ce peuple, sont 
convaincus que leur gouvernement ou du moins son 
pseudo-représentant commet une lourde faute. Ils con- 
damnent hautement celui qui se dit Consul de France 
à Odessa. Ni le ton, ni la forme de ces proclamations 
ne sont d'un républicain; le style ne peut être que 
d'un monarchiste, ou d'un républicain au service des 
intérêts monarchistes. 

Les nombreux agents allemands ne manquent pas 
d'exploiter ce fait contre la France; ils s'en servent 
aussitôt dans les campagnes pour détruire dans le 
cœur des paysans la sympathie naissante pour les 
vainqueurs de la Marne et de Verdun. Aussi les Fran- 
çais, presque tous sympathiques au mouvement 
ukrainien, répandent sous le couvert du manteau (pie 
ces proclamations ne peuvent être rédigées que par le 



62 DEUX ANNÉES i:n t ki!\im: 



HeliiKiii liii-inc'inc, :ifin d'élayer une caiisc dc'-jà chan- 
celante. 

L'impression produite par ces deux proclamations 
diminuanl un ])cu, un nouxcau grand j)lacar(l annon- 
ce aux liabitants de Kiev, d'une phrase brève, mais en 
gros caractères, qu'Enno venait d'être nommé Con- 
sul de France à Kiev et que Franchet d'Esperey pre- 
nait le commandenianl des troupes françaises qui 
allaient opérer en F k raine. 



Prise de Kiev par Petlioura 

Toutes ces proclamations et tous ces placards n'em- 
pêchent pas Petlioura et son armée de faire leur 
entrée à Kiev quelques jours plus tard, le 14 no- 
vembre, au milieu des acclamations d'une foule 
enthousiaste. Au même moment, d'un autre côté de la 
^111e, une troupe de volontaires, 300 en\iron, sortait 
pour s'en aller rejoindre vers le sud l'armée de Deni- 
kine. Les autres officiers de l'armée des Volontaires 
rentrent chez eux, ou s'enferment à l'hôtel François, 
pour y attendre les événements. Les jeunes gens des 
trois dernières classes des gymnases qui avaient été 
mobilisés pour maintenir l'ordre dans la ville, revien- 
nent au sein de leur famille et reprennent leurs études. 

On s'attendait à des représailles contre les officiers 



PRISE DE KIEV PAU PETLIOURA 53 

volontaires et à un pillage de la ville (les journaux du 
Hetman avait annoncé que Petlioura, pour entraî- 
ner ses « bandes » à l'assaut de Kiev, leur avait promis 
dans un ordre du jour de leur livrer la ville pendant 
trois jours). Il n'en est rien. Le nouveau Gouverneur 
de Kiev prend les mesures les plus énergiques pour 
assurer la tranquillité et surtout le ravitaillement de 
la population affamée depuis un mois. Aux familles 
des officiers et aux consuls qui l'interrogent, il 
affirme qu'aucune exécution ne sera faite avant que 
le procès de chaque officier ne soit instruit et une 
sentence prononcée. En attendant le procès et la sen- 
tence, les coupables et les suspects sont enfermés au 
Musée pédagogique d'où 18 sur 7 à 800 sortent pour 
subir la peine prononcée contre eux « pour avoir com- 
mandé des fusillades d'Ukrainiens et organisé des 
corps de troupe pour combattre contre les armées de 
la République ukrainienne ». 



Le Directoire et les Représentants de l'Entente 

Le premier soin de Petlioura dont les sentiments 
francophiles ne sont douteux pour aucun de ceux qui 
le connaissent, est d'organiser le Directoire et d'adres- 
ser une note au Représentant des Alliés à Odessa poui- 
lui demander les raisons qui avaient amené l'Entente à 



54 DEUX ANNi':i;s i:n ikhaini: 



débarquer ses régiments sur le territoire ukrainien 
sans prévenir le Gouvernement du pays. En même 
temps, les troupes ukrainiennes qui se sont portées 
vers Odessa et occupent en partie la ville exigent que 
les troupes de Denikine se retirent. Celles-ci refusant, 
un combat s'engage, mais voyant des soldats français 
dans les rues, pour éviter un conflit avec l'Entente, le 
commandant ukrainien cesse les hostilités et se retire 
à Razdielnaia, où vient cantonner, à côté des Ukrai- 
niens, une compagnie de zouaves avec quelques pièces 
d'artillerie de montagnes. 

Deux délégations partent de Kiev ; l'une dont fai- 
sait partie M. Sydorenko, actuellement président de la 
Délégation ukrainienne à la Conférence de la Paix, 
pour Jassj^ ; l'autre, pour Odessa où déjà se trouvent 
les délégations du Don, de Kouban et de la Ru- 
thenie Blanche. Elles veulent unir leurs efforts 
pour trouver un terrain d'entente avec les Alliés. Mal 
informées, les autorités militaires françaises prennent 
des mesures pour que la délégation d'Odessa ne puisse 
repartir pour Kiev, ni communiquer avec le Direc- 
toire. 

Sans nouvelle de ses deux délégations, le Direc- 
toire s'inquiète de l'invasion bolchéviste qui menace 
l'Ukraine : déjà des bandes de Chinois et de Lettons 
à la solde de Lénine opèrent des dépradations à 
Bogoutchar, puis à Koupiansk. Renforcés de Bolche- 
viks réguliers, elles avancent vers Karkov. Le Direc- 



LE DIKliCTOIRE ET L ENTENTE OD 

toire envoie une délégation à Moscou, demander des 
explications. Il lui est répondu que Moscou n'est pas 
en guerre avec l'Ukraine et que les bandes signalées 
n'ont rien de commun avec les Bolcheviks réguliers. 

Connaissant la situation très précaire de l'Ukraine 
placée entre le feu des Polonais à l'ouest, l'armée de 
l'Entente qui débarque à Odessa sans dire dans 
quelles intentions, et les Bolcheviks qui viennent du 
nord et de l'est et sachant qu'au sein du Directoire, 
tous les membres ne sont pas contraires à une alliance 
avec la République des Soviets, ceux-ci nomment une 
délégation qui part de Moscou pour Kiev. Mais elle 
est arrêtée à Orsha, le Directoire ne l'autorisant pas à 
pénétrer sur le territoire ukrainien tant que les 
troupes soviétistes n'auront pas été retirées au delà 
de la frontière ukrainienne. 

Une nouvelle délégation composée de MM. Matsie- 
vitch et Margoline, part pour Odessa dans le but de 
demander aux Alliés leur secours contre les Bolche- 
viks. Elle n'obtient aucun résultat. 

Pendant ce temps, les troupes bolcheviques bien 
instruites, bien disciplinées et bien armées avancent 
en Ukraine dont elles veulent à tout prix s'emparer 
avant l'avance des armées de l'Entente. 

Ne recevant aucune nouvelle d'Odessa, ni de la pre- 
mière ni de la deuxième délégation, le Directoire en- 
voie à Birsula, pour hâter les pourparlers et sauver 
Kiev, MM. Ostapenko, ministre du Commerce et Gre- 



56 i)i:rx \nm':i;s i.\ i kmaiM': 



kov, ininislre de la riucrre i\u\ se reneontrenl avec ie 
colonel Frevdeiiher.'^, cher d'Elat-Major du j^éiiéral 
d'Anselme, le capilaiiie Lan^eron et le lieutenant \'il- 
lainc. Les ])ourparlers donnent lieu à un échanj^e de 
télégrammes entre le commandement français d'O- 
dessa et le Directoire de Kiev à la suite du(juel le (iou- 
vernement ukrainien accepte toutes les propositions 
([ui lui sont faites à rexcei)tion d'une seule : le renvoi 
à Odessa des agents germanophiles et des anciens 
ministres arrêtés pour crimes de lèse-nation envers 
l'Ukraine et pour délit de droit commun et de ce fait 
déférés devant un tribunal composé de douze juges 
ayant tous exercé leurs fonctions sous l'ancien ré- 
gime. 

Parce que cette clause n'est pas acceptée, les pour- 
parlers sont immédiatement interrompus et l'Ukraine 
est laissée dans la situation la plus poignante. Soup- 
çonnée de Bolchévisme, alors qu'elle s'épuise à le com- 
battre, elle voit depuis ce jour les meilleurs de ses fils 
mourir sous les balles de ceux qui devraient seconder 
sa bravoure et sa courageuse défense. 



MON RETOUR EN FRANCE 57 



Mon retour en France 

L'arrivée ])rochaine des Bolcheviks à Kiev, m'oblige 
à mettre les miens en sécurité et me fait songer à 
revenir en France. D'autant plus que quelques jours 
avant, M. Cerkal, le courrier de M. Henno, qui faisait 
depuis un mois la navette entre Odessa et Kiev, m'avait 
informé qu'il fallait renoncer pour l'instant à toute 
nouvelle œuvre de propagande française et même à 
celles déjà existantes. Il ne reste d'ailleurs presque 
plus de Français, ni de Françaises dans la capitale 
ukrainienne. 

Parti de Kiev, le 26 janvier, j'arrive le 3 février à 
Odessa où je peux, après bien des difficultés, bien des 
démarches et bien des refus, m'embarquer, à mes 
propres frais, naturellement, le 24 février, avec ma 
femme, et mon bébé de deux ans, sur le pont d'un 
navire, le Tigris, qui me dépose à Salonique le 27. 
Je dois faire dans cette ville à demi ruinée un séjour 
de huit jours, avant de pouvoir me faire admettre à 
bord du Criti qui me jette dans l'île déserte de Saint- 
Georges, près du Pirée, sous prétexte qu'ayant voyagé 
avec des Grecs, je dois être contaminé. Le médecin de 
l'île qui surveille la construction du lazaret où je de- 
vais être hébergé, me fait monter à 11 heures du soir 
sur un chaland (jui me débarque, ma femme, mon 



58 DKix ANNi^:i:s en ukraini: 



bébé (i uru' In mille belge, à 2 heures du iinitin, sur le 
quai (lu Pirée. 

Aj)rès de multiples démarches à Athènes et au Pi- 
rée, près de la base navale de ce port et près du (Con- 
sulat, je prends place, toujours sur le ponl, sur Vlmpe- 
ratul Trajan, vapeur roumain all'rété par le gouver- 
nement français pour le transport des troupes fran- 
çaises de Roumanie, et après un arrêt de deux jours 
à Messine, je foule enfin le sol de ma patrie le 19 
mars, cinquante-deux jours après mon départ de 
Kiev. 



IP PARTIE 



L'UKRAINE 



L'Ukraine se compose des territoires des anciens 
Empires russe et austro-hongrois et comprend les 
gouvernements de Tcliernigov, Poltava, Kliarkov, 
Ekaterinoslav; une partie fie Koursk; les districts de 
Voronèje, de Taganrog et de Rostof; les gouverne- 
ments de Kouban, de Tchernomore, de Tauride (y 
compris la Grimée) et de Kherson; la partie ukrai- 
nienne de Bessarabie, c'est-à-dire les districts de Kho- 
tin et d'Akkermann, ainsi qu'une partie des districts 
d'Ismaïl, d'Oriev et de Sorop; les gouvernements de 
Podolie, de Kiev, de Volhynie; la Galicie Orientale 
jusqu'à la rivière San; la Bukovine ukrainienne et la 
Hongrie ukrainienne avec les régions Lemke, Cliolm, 
Podlakie et Polissie. 

Ces territoires s'étendent du 20* longitude orien- 
tale de Greenwich au 42", et du 44° latitude septen- 
trionale au 53", c'est-à-dire qu'ils ont une largeur de 



60 



I. llvltAIM-: 



600 kilomètres et mu- longueur d'à peu pirs 1 .000 
kilomètres. 

Leur superficie dont le centre est situé près de la 
ville de Krementchoug, dans le gouvernement de Pol- 
tava, est d'environ 850.000 kmq. 



Frontières 



L'Ukraine est bornée au nord, par la Russie Blan- 
che et la Grande Russie; à l'est, par le Don et le Cau- 
case; au sud, par la mer d'Azov et la Mer Noire et à 
l'ouest, par la Roumanie, la Tchécoslovaquie et la 
Pologne. 

Elle n'a j)as de limites naturelles nettement défi- 
nies, surtout à l'est, et dans une partie de sa frontière 
orientale; mais elle est d'une autre formation que les 
pays limitrophes dont elle difîère essentiellement par 
son origine géologique et les éruptions volcaniques. 



Orographie 



Le sol de l'Ukraine est généralement plat et forme 
les immenses steppes qui se déroulent à perte de vue. 
Néanmoins, on peut le diAiser en trois régions : la 



OROGRAPHIE 61 



région des montagnes, la région des plateaux et la ré- 
gion des plaines. 

Montagnes. — Les montagnes sont : au sud, les 
Monts de Grimée, au sud-est, le Caucase et à l'ouest, 
les Carpathes, 

Les Carpathes jouent le plus grand rôle dans la 
vie du peuple ukrainien, non seulement à cause des 
immenses richesses forestières et pétrolières (région 
de Drogobetch), mais parce qu'elles abritent les races 
montagnardes qui s'appellent les Lemkés, les Boïkés 
et les Goutzoubés. 

Le Caucase joue également un rCAe, mais à un degré 
moindre, car si ses flancs sont couverts de vastes forêts 
et contiennent un abondant pétrole (région de Maï- 
kop), les Ukrainiens y vivent mêlés à d'autres popula- 
tions, différentes de langue et de nationalité, les Tar- 
tares par exemple. 

Les Monts de Crimée, aux pieds desquels se trou- 
vent de vastes et riants jardins, voient chaque au- 
tomne mûrir sur leurs lianes un raisin délicieux qui 
fournit des vins presque aussi renommés que les 
meilleurs crûs français. 

Plateaux. — Les plateaux de l'Ukraine partent des 
bords de la Mer Noire et se dirigent vers l'est et 
l'ouest, séparés les uns des autres par de profondes 
vallées. 



62 i.'lkuaink 

Les plateaux occidentaux s'étendent en Podila, de 
la vallée du Dniester à celle du Bog, puis passent en 
Pocoutia, entre le Dniester et le Boug et se terminent 
dans la Dobroudja. Entre le Boug et le San, ils pren- 
nent le nom de Kostotcha et entre le Boug, le Teteref 
et le Pripet, celui de Volhynie; puis ils rejoign»ent 
les plateaux du Dnièpre qui se déroulent entre le Te- 
teref, le Dnièpre et le Boug. 

Les plateaux orientaux se trouvent entre le 
Dnièpre et le Donetz et sont très riches en charbon et 
en minerai. 

Tous ces plateaux, appelés « plateaux de la Mer 
Noire », n'atteignent pas 500 mètres d'altitude; leur 
moyenne est de 300 mètres au-dessus du niveau de 
la mer. Ils forment ce que l'on appelle la « terre noire » 
et sont très fertiles, sauf au nord où l'on trouve du 
sable et de l'argile. Ils sont également très boisés et 
les forêts y occupent de vastes étendues. 

Plaines. — Les plaines de l'Ukraine partent de 
la Pidlassia, ligne de partage des eaux du Boug et du 
Pripet, et s'étendent jusqu'à la Rostotcha et la Polissia, 
vers le bassin du Pripet. La plaine qui se déroule sur la 
rive gauche du Dnièpre se termine aux cataractes de 
ce fleuve. 

Les plaines méridionales de la Mer Noire s'étendent 
entre le plateau de Podolie, le plateau du Donetz, 
l'embouchure du Don et celle du Donetz. La partie 



HYDROGRAPHIE 63 



septentrionale de cette plaine est couverte de sable, 
de marais, de tourbe et, en certains endroits, de vastes 
forêts. Jadis, il y avait là un grand lac. Près du Dniè- 
pre, les terrains sont variés : le sable s'y trouve à côté 
d'un humus très fertile, mais parfois en est séparé par 
des steppes; sur les rives mêmes du fleuve, on voit des 
prairies et des terrains marécageux. 



Hydrographie 

Fleuves. — Les montagnes de l'Ukraine, ses pla- 
teaux et ses plaines sont sillonnés par des cours 
d'eaux nombreux et très variés. Les uns descendent 
de montagnes très escarpées, les autres roulent leurs 
eaux le long de plateaux verdoyants, quelques-uns en- 
fin semblent sommeiller au milieu de l'immensité des 
plaines. Tous se déversent dans la Mer Noire ou la 
Mer d'Azov. 

Les fleuves ukrainiens tributaires de la Mer Noire 
sont le Dnièpre, le Dniestre et le Bog. 

Le Dnièpre est le lleuve le plus important, non seu- 
lement par la longueur de son cours, mais aussi par 
le rôle important qu'il a joué dans l'histoire du peuple 
ukrainien et ([u'il est appelé à jouer à l'avenir. C'est 
sur sa rive droite que se trouve Kiev, la capitale de 
l'Ukraine. 



04 i/i KiiAiM-; 

Il i)r('iul sa source en Kiissie Hhmclie cl enlrc en 
Ukraine alors que ses eaux sont déjà abondantes : 
à Kiev son lit atteint 8ô0 mètres de largeur. Dans 
son cours inférieur, en aval d'Ekaterinoslav, des ro- 
chers de i^ranit se dressent dans son lit et rornienl 
des cascades qui se continuent sur une distance de 
53 kilomètres, jusqu'à Alexandrovsk, empêchant 
toute navigabilité sur ce long parcours. Kiev est donc 
de ce fait, empêché de toute communication fluviale 
avec les ports de la Mer Noire. Mais si comme le font 
esj)érer les travaux déjà commencés, un canal rend 
navigable cette partie du Dnièpre et si, d'autre part, 
on sait utiliser les énergies des cascades (houille 
blanche), l'avenir commercial de l'Ukraine s'ouvrira 
sur les horizons les plus vastes, car alors Kiev et Ker- 
son seront reliés en ligne directe. 

Le Dnièpre est par sa longueur le 3 lleuve de l'Eu- 
rope : il a 2.100 kilomètres, dont plus de 1.500 en 
Ukraine et navigables. 

Les affluents du Dnièpre sont : sur la rive droite, 
la Beresina, le Pripet grossi du Ster et du Sloutch, le 
Teteref et la Stouna; sur la rive gauche, la Desna 
grossie du Seym, la Soula, le Psiol, la Vorskha, l'Orel 
et la Samara. Le bassin du Dnièpre comprend la 
moitié du territoire ukrainien. 

Le Dniestre prend sa source dans les Carpathes 
ukrainiennes. Son cours est de L300 kilomètres. Ses 
affluents sont, sur la rive droite : la Bistritsa, le Strei, 



HYDROGRAPHIE 65 



la Suitcha, la Limnitsa, la Vorona; sur la rive gauche: 
le Strviage, la Veresistsa, l'Enela et Solotalipa, le Se- 
reth, le Zbroutch, le Smotritch et l'Iaorleg. 

Le Bog qui coule en Podolie a pour affluent la Se- 
gnouka et l'Ingoul. 

Le Don, fleuve de l'Ukraine orientale, a pour af- 
fluents le Voronège, le Manetch, le Donetz et le Bak- 
nout. Il se jette dan-s la Mer d'Azov. 

Le Kouban prend sa source dans les monts du Cau- 
case et, grossi de la Laba et de la Bila, déverse ses 
eaux qui ont arrosé une vaste plaine, par deux em- 
bouchures, l'une dans la Mer d'Azov, l'autre, dans la 
Mer Noire. 

Lacs. — Il y a très peu de lacs en Ukraine. Au nord, 
en Polissya, se trouvent les lacs Kniaz, Veganovski; 
dans le Kouban, le lac Maneth; près d'Odessa, le 
lac Bile; près du Dnièpre, le lac Kaoukové; près du 
Donetz, le lac Soloné; dans les montagnes des Carpa- 
thes, le lac Chebené qui a 850 mètres de long et 200 
mètres de large. Dans les Carpathes et en Polissia, 
il y a encore quelques lacs qui ont jusqu'à 40 kilomè- 
tres de long et 10 de large. 

Mers. — L'Ukraine est baignée au sud par la Mer 
Noire et la Mer d'Azov. 

La Mer Noire a joué autrefois un grand rôle dans 
l'histoire du peuple ukrainien. Grâce à elle, il a pu 



66 l'ukraink 



entretenir dos relations commerciales avec l'Etat by- 
zantin et développer ainsi sa civilisation et son édu- 
cation. Aujourd'hui, elle peut jouer un rôle impor- 
tant, non seulement pour l'Ukraine, mais pour nombre 
d'autres Etals ([u'elle mettra en relation directe avec 
l'Europe méridionale et l'Europe occidentale. 

La Mer d'Azov n'est qu'une partie de la Mer Noire 
dont elle est séparée par la presqu'île de Crimée et 
avec laquelle elle communique par le détroit de 
Kertch. 

Ports. — Les principaux ports que l'Ukraine pos- 
sède, tant sur la Mer Noire que sur la Mer d'Azov, 
sont: Odessa, Nikolaïev, Kherson, Sébastopol, Théodo- 
sie, Mariopol, Berdiansk, Taganrog, Novorossiisk et 
beaucoup d'autres de moindre importance. 

Par ces ports, l'Ukraine importe une grande quan- 
tité de marchandises et de produits manufacturés et 
exporte son blé, son charbon, ses minerais, son sucre, 
etc.. 



Villes principales 

Les principales villes de l'Ukraine sont : Kiev, ca- 
pitale, dont la population actuelle s'élève à plus d'un 
million; Odessa (800.000 h.), grand port de commerce 
sur la Mer Noire; Lvov (Leopol) (400.000 h.), centre 



CLIMAT 67 

principal de l'Ukraine occidentale; Kharkov (350.000 
h.), centre principal de l'Ukraine orientale; Ekateri- 
noslav (300.000 h.), centre principal de l'Ukraine mé- 
ridionale; Rostov (250.000 h.), grand port commercial; 
Ekaterinodar (200.000 h.), centre principal du Kou- 
ban; Kherson, Nicolaïev, Sébastopol, Cernovitz, Kre- 
mentshoug, Vinitza, Berditchev, Soume, Elisabeth- 
grade, Jitomir, Nijin, Simferopol ont de 100 à 150.000 
habitants. Les autres grandes villes ont une popula- 
tion qui s'élève de 50 à 100.000 habitants. 



Climat 



Le climat de l'Ukraine est franchement continen- 
tal. Les étés et les hivers sont plus chauds et plus 
froids que dans les Etats de l'Europe occidentale et il 
existe une très grande dilTérence entre la tempéra- 
ture du jour et celle de la nuit. C'est un des climats 
du monde le meilleur et le plus sain; et il serait encore 
meilleur si les Carpathes n'offraient pas un obstacle 
aux vents chauds de l'ouest et si l'Ukraine était ga- 
rantie des vents froids de l'est qui apportent avec eux 
la sécheresse et les gelées. Les vents de l'est rendent 
l'atmosphère de l'Ukraine plus sèche que celle de 
l'Europe occidentale, surtout dans les régions situées 
sur la rive gauche du Dnièpre. Quant aux régions de 



L UKRAINE 



la rive droite, elles jouissent du même climat que l'Ita- 
lie. L'Ukraine passe insensiblement d'une saison 
à l'autre. Le printemps est court mais plus beau et 
plus chaud que dans les autres pays; il cède la place, 
presque sans qu'on s'en aperçoive à l'été qui est chaud 
et dure de 3 à 4 mois. Celui-ci est remplacé par l'au- 
tomne, un peu tiède, auquel succède l'hiver qui dure 
de 70 à 80 jours sans trop de rigueur. 



Importance de l'Ukraine 

La situation géographique de l'Ukraine qui s'inter- 
pose entre la Moscovie et la Mer Noire, entre l'Orient 
et l'Occident, lui confère une grande importance po- 
litique. 

Pendant des siècles, l'Ukraine a dû se défendre con- 
tre les guerres d'envahissement des Mongols, des 
Tartares et des Turcs et s'attirer par là quelque mé- 
rite dans l'histoire de l'Europe. Actuellement, elle est 
et peut continuer d'être, si des armes et des munitions 
lui sont accordées, une barrière contre le bolchevisme. 
Pour l'avenir, elle peut être l'obstacle infranchissable 
aux visées allemandes qui n'ont certainement pas re- 
noncé à leur expansion économique vers la Perse, les 
Indes et le Japon. 

Mais rimportan«e de l'Ukraine résultesurtûiit^de 



PRODUCTIONS DU SOL 69 



ses richesses naturelles qui sonMrès abondantes : son 
sol et son sous-sol offrent à l'exploitation agricole et 
industrielle des possibilités presqueJlHmitées. 



Productions du sol 

L'agriculture est la principale occupation de la po- 
pulation ukrainienne. 

D'après les statistiques officielles, la population ru- 
rale s'adonnant à la culture de la terre en Ukraine, 
serait de 85 0/0, c'est-à-dire qu'en Ukraine, il y aurait 
34.200.000 habitants se livrant à l'agriculture. La den- 
sité de la population agricole de l'Ukraine serait donc 
sur un kilomètre carré de 46,7, alors qu'en Allemagne 
cette même densité est à peu près de 50 et en France 
inférieure à 50. 

La raison en est peut-être l'excellente fertilité de 
la terre dont les 3/4 sont formés de terre noire ou 
terreau de toute première qualité. Aussi la surface 
cultivée est-elle de 45 millions d'hectares, c'est-à-dire 
53 0/0 de tout le territoire ukrainien, alors que pour 
toute la Russie européenne, ce pourcentage n'est que 
de 26,2. Cette proportion de terre cultivée varie sui- 
vant les régions ; elle est pour Khcrson de 78 0/0 ; 
Poltava, de 75 0/G, Koursk, 74 0/0; Kharkov, 71 0/0; 
Voronège et Ekaterinoslav, de 69 0/0; Podolie et 
Tauride, de 64 0/0; Kiev, 57 0/0; Tchernigov, 55 0/0. 



70 L'UKRAINE 



Il est diilicile de savoir le chilîre exact de la pro- 
duction agricole de l'Ukraine. Cependant, on peut dire 
que la moyenne annuelle était au cours des années 
1911-1915 de 275.000.000 de quintaux de céréales 
(froment, seigle, orge) 100.000.000 de quintaux de bet- 
teraves à sucre, 60.000.000 de quintaux de pommes 
de terre, 87.000.000 de kilogrammes de tabac, 
6,000.000 de quintaux de graines oléagineuses, 
LOOO.OOO de quintaux de chanvre, 600.000 quintaux 
de lin. L'Ukraine surpasse par sa production de cé- 
réales tous les autres pays de l'Europe. 
' Les méthodes agricoles des paysans ukrainiens 
sont des plus primitives et ne diffèrent en rien de 
celles employées il y a cent ans. Aussi, il n'est nulle- 
ment douteux que le jour où l'Ukraine fournira à ses 
cultivateurs le moyen d'intensifier leurs cultures par 
des procédés plus modernes, la production agricole 
sera plus que décuplée. Dès que la vie normale aura 
repris son cours dans ces vastes steppes, les machines 
agricoles et les instruments aratoires y seront achetés 
en grande quantité et l'on y verra alors des moissons 
de plus en plus abondantes et des récoltes pouvant 
satisfaire les besoins, même de l'Europe occidentale. 
En même temps que le seigle, le froment et l'orge, 
les paysans ukrainiens cultivent l'avoine, le millet, 
le sarrasin, les pommes de terre, les pois, les lentil- 
les, le tabac, et les betteraves à sucre. 



PRODUCTIONS DU SOL 71 

La sylviculture n'est pas encore très développée en 
Ukraine. La superficie boisée ne dépasse pas 110.000 
kilomètres carrés, c'est-à-dire 13 0/0 de la superficie 
totale, alors qu'en France ce pourcentage est de 15, 
en Allemagne de 25,9, en ancienne Hongrie de 27,4, 
en ancienne Autriche, de 32,7 et en Russie de 38,8. 
La principale cause se trouve dans le fait que le ter- 
ritoire ukrainien est formé surtout de vastes steppes 
plus propres à l'agriculture qu'à la sylviculture. 

Les régions les plus boisées sont la Bukovine avec 
42 0/0 (district de Kimpolung 78 0/0) la Polissya avec 
38,2 0/0, la Volhynie avec 29,6 0/0, la Galicie avec 
25,4 0/0 et Grodno avec 25,5 0/0. 

En 1900, la Galicie a fourni 3.660.000 mètres cubes 
de bois ouvrable et une quantité à peu près égale de 
bois de chauffage, dont un million et demi a été ex- 
porté. L'exportation de bois de la Polissya est annuel- 
lement d'environ 900.000 mètres cubes. 

Mais lorsque le peuple ukrainien aura été doté 
d'une réforme agraire qui présidera à une meilleure 
répartition des terres, il ne fait aucun doute que la 
sylviculture sera l'objet d'un très grand développe- 
ment; elle deviendra plus rationnelle et l'Ukraine 
ouvrira un marché de bois mieux fourni et plus avan- 
tageux. 

La culture maraichèrc est peu développée en Ukrai- 
ne. Si l'on en excepte les petits potagers qui se trou- 



72 



L l'KHAIM-: 



vent derrière eli;u|ue maison et les champs de melon 
dans les steppes, on ne voit pas de grandes cultures 
maraîchères, même dans le voisinage des grandes vil- 
les, sauf dans les régions de Tchernigof, d'Odessa et 
sur le Dniè])re, dans l'ancien pays de Zaporogs (01e- 
shki, etc...). Là seulement les légumes sont cultivées 
sur une grande échelle tant pour l'exportation que 
pour les besoins locaux. 

Mais, comme pour la sylviculture, dès que la loi 
agraire aura donné à chaque paysan le lopin de terre 
auquel il a droit, beaucoup de cultivateurs s'efïorce- 
ront de tirer de cette culture tous les bénéfices qu'elle 
X>eut leur donner. 

h'arboriciilliire par contre, s'y fait sur une assez 
vaste échelle. En Podolie, les vergers seuls représen- 
tent une surface de 26.000 hectares avec une produc- 
tion d'environ 300.000 quintaux de fruits et 8.000 
quintaux de noix et d'amandes. Mais c'est à lalta, en 
Tauride, que la production annuelle atteint le chif- 
fre le plus élevé : elle dépasse 260.000 quintaux de 
fruits et 40.000 quintaux de noix. C'est dans cette ré- 
gion que l'on trouve les plus belles espèces de pom- 
mes, de poires, de prunes, de pêches, d'abricots et en 
général les meilleurs fruits de toute l'Europe. 

Dans les régions de Kiev et de Volhynie, on trouve 
les espèces de pommes et de poires des pays septen- 
trionaux, et de délicieuses cerises. Les environs de 



PRODUCTIONS DU SOL 73 

Kherson et d'Ekaterinoslav et toute la vallée du Dniè- 
pre produisent des abricots renommés. La région de 
Kherson possède également de nombreux vignobles 
dont la superficie totale est d'environ 7.000 hectares; 
mais la plus riche en raisin est la Tauride, dont la 
production de vin est annuellement de 250.000 hecto- 
litres. Le sud de l'Ukraine donne bon an, mal an, envi- 
ron 1.000.000 de quintaux de raisin fournissant près 
de 500.000 hectolitres de vin. 

L'Apiculture est très en faveur chez les paysans 
ukrainiens. La production totale annuelle de l'U- 
kraine (sans la Galicie) était en 1910 de 125.000 quin- 
taux de miel et de 13,700 quintaux de cire, c'est-à- 
dire 38 et 34 0/0 de la production totale de l'ancien 
Empire russe. 

Les principaux centres d'apiculture sont le Kouban 
avec 326.000 ruchers, Poltava avec 305.000, Tcher- 
nigof avec 283.000, Kharkof avec 246.000, Kiev avec 
242.000, la Volhynie et la Podolie avec chacune 
206.000. 

L'élevage de bétail se fait tout à fait en grand en 
Ukraine. On peut évaluer sa richesse en bétail à 26 
millions de têtes. Les principaux centres d'élevage 
sont en Tauride et dans le Kouban : En Tauride, il y 
a pour 1.000 habilants 300 chevaux, 280 bêtes à cor- 
nes, 620 moutons, 110 porcs et dans le Kouban 340 



74 l'ukraine 



chevaux, 540 bêtes à cornes, 800 moutons et 210^ 
porcs. 

Juscju'au milieu du xix' siècle, l'Ukraine méridio- 
nale, particulièrement Ekaterinoslav, la Tauride et 
le Kouban, était le marché lainier le plus abondant 
du monde entier. A cette époque, la concurrence aus- 
tralienne s'y est fait considérablement sentir et à 
l'heure actuelle, le marché ukrainien a perdu quelque 
peu de son importance. 

L'élevage de la volaille est une des principales res- 
sources de la population agricole ukrainienne : l'ex- 
portation des poulets, oies, canards, etc., des œufs 
et des plumes est très importante et se dirige non seu- 
lement vers la Russie et la Pologne, mais aussi vers 
l'Autriche, l'Allemagne et l'Angleterre. En 1905, par 
exemple, l'Ukraine exporta plus de 600.000 quintaux 
d'œufs. 



Richesses du sous-sol 

La production minérale représente une grande ri- 
chesse pour l'Ukraine qui, si elle obtient la possibilité 
d'exploiter dans une plus large mesure le Plateau du 
Donetz, les Carpathes et le Caucase, pourra devenir 
un pays aussi industriel que l'Allemagne et l'Angle- 
terre. 



RICHESSES DU SOL 75 

L'or est peu abondant : on n'en trouve que quel- 
ques traces dans les quartz du plateau du Donetz. 

L'argent s'y trouve plus souvent, surtout dans le 
Kouban, le Terek et les régions du Caucase où, en 
1910, l'extraction fournit environ 300.000 quintaux de 
minerai d'argent. Les mêmes régions donnèrent, la 
même année, 11.000 quintaux de plomb. 

Le zinc s'y trouve en petite quantité, mais par con- 
tre le mercure représente une production appréciable, 
surtout à Mikitivka dans le Donetz où, en 1905, il fut 
extrait plus de 320.000 kilogrammes. 

Le cuivre se trouve surtout dans le Donetz, dans 
les gouvernements de Kherson et de Tauride et sur- 
tout dans le Caucase dont la production en 1910, était 
évaluée à 81.000 quintaux, c'est-à-dire 31 0/0 de la 
production totale de la Russie. 

La production du manganèse est encore plus im- 
portante; pour l'année 1907 elle a été, dans le bassin 
inférieur du Dnièpre, de 3.245.000 quintaux ou 32 0/0 
de la production totale de la Russie et le sixième de la 
production mondiale. Sous ce rapport, elle occupe le 
troisième rang et se place après le Caucase et les In- 
des. 

Il existe des gisements de fer un peu sur tout le 
territoire ukrainien, dans le Caucase, en Volhynie, à 



76 L'rKUAINK 

l'ouest de Kiev et dans les Caipatlies. Mais il n'y a 
que ceux du Donetz et de Kertch qui ont été jusqu'a- 
lors exploités. Leur production a été en 1907, de 39,9 
millions de quintaux; en 1908, de 40,8 millions; en 
1909, de 39 milliards; en 1910, de 43,4 millions; en 
1911, de 51,1 millions. Ces chifîres prouvent surabon- 
damment que la richesse en fer de l'Ukraine est in- 
commensurable. 

L'Ukraine possède également dans le Donetz un des 
plus grands bassins houillers de l'Europe, puisque sa 
superficie est de 23.000 kmq. En 1911, la production 
du charbon de ce bassin s'est élevée à 203 millions 
de quintaux auxquels il faut ajouter 31 millions de 
quintaux d'anthracite et près de 34 millions de coke. 

Quant aux pétroles, napthes et autres huiles miné- 
rales, l'Ukraine est une des contrées du monde qui en 
produit le plus, bien que dans les Carpathes notam- 
ment, il y ait de grandes mines de naphte dont beau- 
coup ne sont pas encore ouvertes. La moyenne an- 
nuelle de la production pétrolière est pour les Carpa- 
thes, de 12.000.000 de quintaux et pour le Kouban, de 
15.000.000 de quintaux. 

Les mines de sel sont tout aussi importantes que 
les gisements de fer et de pétrole. Leur production 
s'éleva, en 1901, à 179.000.000 de quintaux. 



CHASSE ET PÊCHE 77 



Chasse et Pêche 

La chasse joue un rôle presque insignifiant dans la 
vie économique de l'Ukraine, car elle est restée jus- 
qu'à maintenant le monopole des classes élevées. En 
190G, il a été tué en Galicie, partie très giboyeuse de 
l'Ukraine, 500 cerfs, 10.000 chevreuils, 2.000 san- 
gliers, 9.000 renards, 90.000 lapins, 8.000 faisans, 
50.000 perdrix, 30.000 cailles, 10.000 bécasses, alors 
qu'en Bohême, par exemple, réputée moins giboyeuse 
que l'Ukraine, il a été tué, la même année, 800.000 la- 
pins et plus d'un million de perdrix. 

Il importerait grandement que le gouvernement qui 
présidera désormais aux destinées du pays prenne 
des mesures pour imprimer un plus grand essor à 
l'industrie de la chasse. 

Tout le monde y trouvera son avantage; le cultiva- 
teur verra diminuer sur ses terres les déprédations 
commises par les loups, les renards et autres carni- 
vores qui pullulent dans les steppes; le peuple et les 
finances de l'Etat retireront de très appréciables béné- 
fices de la vente du gibier. 

La pêche est plus pratiquée et se fait en haute mer, 
dans les eaux douces, dans les lacs et dans les étangs. 

La pêche en haute mer fournit annuellement pour 
la seule Mer Noire environ 24 millions et demi de ki- 
logrammes de poissons, maquereaux, sardines, ha- 



78 L'UKRAINE 

rengs et esturgeons et se pratique principalement en 
Bessarabie, dans le Kherson et en Tauride. Dans la 
Mer d'Azov, la pêche est encore plus abondante et 
donne plus de 140 millions de kilogrammes. Cepen- 
dant, agriculteur avant tout, le peuple ukrainien se 
livre peu à la pèche qui n'occupe que 0,2 0/0 de la 
population. 



Industrie 



L'industrie ukrainienne est à une époque de tiau 
stion; jusqu'alors peu développée, elle fera de l'U- 
kraine, dès que la vie normale y reprendra son cours, 
un des pays européens les plus industriels. 

La confection est en train de subir une grande 
transformation : à Poltava, la couture et la mode occu- 
pent déjà plus de 10.000 familles. 

La cordonnerie se pratique surtout dans les gou- 
vernements de Poltava, de Kiev et en Galicie. 

La menuiserie a des ateliers aussi bien dans les 
villages que dans les villes, parce qu'elle doit satisfaire 
les besoins des paysans comme des citadins. Mais la 
menuiserie artistique dont les œuvres sont parfois 
admirables se pratique surtout dans la contrée 
d'Hutzul. 



INDUSTRIE 79 



La tonnellerie, de même que la construction des 
tateaux en bois, est pratiquée dans les districts de 
Poltava où elle occupe 3.700 familles, de Kharkof, 
Polissya, Kiev, Tchernigov, Volhynie et dans la con- 
trée d'Hutzul. 

La vannerie est surtout développée dans la contrée 
de Poltava où elle nourrit plus de 1.000 familles, en 
Podolie, Kherson, et à Kiev. 

La céramique grâce aux nombreux gisements de 
substances minérales (kaolin) découverts récemment 
est en train de prendre un sérieux développement 
dans les régions de Poltava, Tchernigov, Kharkov et 
Kiev. La Galicie, le gouvernement de Poltava et la 
région d'Hutzul sont renommés depuis longtemps 
déjà par leur poterie. 11 y a sur tout le territoire 
ukrainien 12 faïenceries, 30 verreries et 12 fabriques 
de ciment. 

La cordonnerie occupe 9.000 familles dans le gou- 
vernement de Poltava; les deux villes d'Okhtirka et 
Kotelva dans celui de Kharkov; 12.000 cordonniers 
dans celui de Voronège; 8.000 dans la région ukrai- 
nienne de Koursk. 

Les fabriques et les usines sont fort peu nombreu- 
ses en Ukraine. 

L'industrie du coton ne compte que quelques fa- 



80 l/UK HAINE 



briques dans la région du Don (Roslov, Nakhiche- 
van) et celle d'Ekalerinoslav (PavloUichkas). 

L'industrie du lin et du chanvre n'existe que dans 
le gouvernement de Tchernigov. 

La meunerie compte un giand nombre de petits 
moulins à eau ou à vent, ôO.OOO environ., et 800 grands 
moulins. Il y a des minoteries à vapeur à Kharkov, 
Kiev, Poltava, Kremintchoug, Odessa, Nikolaïev, Me- 
litopol, Brody et Tarnopol. 

L'industrie de l'alcool est assez développée. En 
1912-1913, elle a donné plus de 4.000.000 d'hectolitres 
d'alcool. 

L'industrie siicrière est une des plus importantes 
de l'Europe. En 1914, il y avait sur tout le territoire 
ukrainien 223 fabriques de sucre qui se répartissaient 
ainsi : 75 dans le gouvernement de Kiev, IG en Vol- 
hynie, 52 en Podolie, 1 en Bessarabie, 2 dans celui de 
Cherson, 23 dans celui de Koursk, 13 dans celui de 
Poltava, 29 dans celui de Kharkov, 12 dans celui de 
Tchernigov. La production sucrière de l'Ukraine est 
annuellement d'environ 1.700.000 quintaux dont la 
valeur approximative est, sans accise, de 700.000.000 
de francs. Kiev, la ville des raffmeurs, est un des plus 
grands marchés de sucre de l'Europe. 



COMMERCE EXTÉRIEUR 81 

Cette industrie progresse si rapidement que, de 1905 
à 1915, elle s'est accrue de 100 0/0. 

En 1911, l'Ukraine a produit 24.625.000 de quintaux 
de fer brut, c'est-à-dire 67,4 0/0 de la production to- 
tale de la Russie; en 1912, le pourcentage est monté 
jusqu'à 70 0/0. 

Le fer forgé sort des usines de Krivrog et d'Ekateri- 
noslav. 



Commerce extérieur 

Le mouvement commercial de l'Ukraine est, com- 
parativement à celui des contrées de l'Europe occi- 
dentale, d'importance inférieure; mais il est appelé, à 
bref délai, à un développement considérable. 

Actuellement, la première place dans l'exportation 
ukrainienne est occupée par les céréales et les autres 
produits de la terre. 

L'exportation pour les 9 gouvernements de l'Ukrai- 
ne se décompose de la manière suivante : céréales, 
1.000 millions de francs (55 0/0 du total); bétail (éle- 
vage, volaille) 150 millions de francs (9 0/0 du total); 
sucre, 425 millions de francs (22 0/0 du total) ; fer 
brut et forgé 200 millions de francs (12 0/0 du tolal) ; 
minerai, 25 millions de francs ( 1 à 2 0/0 du total) ; au- 
tres produits 40 millions de francs (2 à 3 0/0 du to- 

7 



82 L'UKUAlNli 



Presque toute l'exportation des céréales de l'L Ici ai- 
ne se fait au delà des frontières de l'ancienne Russie, 
en Europe occidentale, ainsi que celles des produis 
de l'élevage : œufs, volailles, peaux, etc... 11 n'y a que 
le bétail destiné à la boucherie, et surtout les bêtes à 
cornes, qui s'est dirigé jusqu'ici vers le Nord de la 
Russie et en majeure partie vers la Pologne. 

Quant à l'exportation des autres denrées, le sucre, 
par exemple, c'est la Russie qui offre le marché le 
plus important. L'exportation totale du sucre au delà 
des frontières de l'Ukraine atteint jusqu'à 9 à 10 mil- 
lions de quintaux par année et seulement un cimiuiè- 
me de cette exportation s'est dirigé au delà des fron- 
tières de l'ancienne Russie, principalement sur les 
marchés très constants et très avantageux de la Perse 
et de la Turquie. Néanmoins, quand la campagne 
sucrière se montre très abondante, l'Ukraine exporte 
ses sucres même en Europe occidentale, jusqu'en 
Angleterre, et à des prix extrêmement avantageux 
pour l'acheteur. Le reste du sucre est dirigé vers le 
Nord et vers l'Est de la Russie. 

L'Ukraine exporte de grandes quantités de fer; la 
plupart du temps c'est sous forme de fonte, de fer 
brut et de fer forgé. Presque tout le fer exporté et 
presque toute la fonte sont vendus dans les limites 
du territoire de l'ancienne Russie et en Pologne, car 
rUla-aine n'a eu jusqu'alors aucun accès sur les mar- 
chés de l'Europe occidentale. Cependant, au cours des 



COMMERCE EXTÉRIEUR 83 

années qui ont précédé la guerre, elle commençait à 
diriger son fer vers les Balkans, la Turquie, l'Egypte, 
et même l'Italie. 

L'importation de l'Ukraine consiste en objets ma- 
nufacturés et surtout en objets de l'industrie textile, 
lesquels forment, comme les céréales pour l'exporta- 
tion, plus de la moitié des produits importés. 

L'importation des neuf gouvernements de l'U- 
kraine se décompose ainsi : Tissus, étoffes, vêtements 
et autres produits de l'industrie textile, 700 millions 
de francs; cuirs et objets en cuir, 60 à 70 millions de 
francs; b) coloniales (thé, café, épices), 60 mitions de 
francs; c) vins, 30 raillions de francs; d) huiles, 30 
millions de francs; naphte et dérivés, 70 millions de 
francs; bois, 30 millions de francs; machines et autres 
instruments en fer, 60 millions de francs; produits di- 
vers, 100 millions de francs. 

Les objets en cuir, les machines de toutes sortes, 
les produits coloniaux, les vins, sont importés de l'Eu- 
rope occidentale ou par son intermédiaire. L'Ukraine 
n'importe de la Russie et de la Pologne que les tissus, 
les étoffes et autres produits de l'industrie textile. Si 
l'Ukraine ne parvient pas à créer sa propre industrie 
textile, elle achètera désormais ces produits à l'Eu- 
rope occidentale qui les lui fournira à un prix infé- 
rieur et d'une qualité supérieure à ceux que la Russie 
et la Pologne lui vendaient. 

La balance du commerce extérieur de l'Ukraine a 



84 L'UKllAINIi 



loujours élc lic-s active el l'cxjjorlalion. s'est iiKjiitrée 
jus(jii'à maintenant plus iinportante que rimi)orta- 
tion : i)()ur les années 1909-1913, elle s'est cliinrée |)ar 
600 millions de francs. Mais elle peut facilement at- 
teindre jus(iu'à 1 milliard à cause de l'exportation de 
blé et de naphte qui ne manquera pas d'augmenter 
dans des i)roportions assez considérables. 



Littérature 



Riche de tous les biens de la terre, l'Ukraine ne 
pouvait manquer d'être, dès les premiers jours de son 
existence, en même temps qu'un grand marché com- 
mercial, un grand centre intellectuel. Kiev, avec son 
Académie fondée en 1()32, devint un foyer de lumière 
non seulement pour l'Ukraine, mais pour tous les 
pays slaves. 

Malgré les nombreux obstacles qui lui ont été sus- 
cités au cours de tous les siècles, la littérature ukrai- 
nienne se révèle aussi riche que variée. Elle comprend 
tous les genres, aussi bien dans le domaine de la 
poésie que dans celui de la prose. 



POÉSIE * 85 



Poésie épique 

La poésie épique voit, du ix" au xiir siècle, toute 
une série de chants héroïques qui, recueihis par les 
professeurs Dragomanov et Antonovitch, font revivre 
le héros populaire Ivanko qui tantôt fait le siège 
de Constantinople, tantôt livre un combat singulier 
au tsar turc. 

Mais l'œuvre la plus célèbre dans ce genre, est 
« Le Chant des troupes d'Igor » qui rappelle assez no- 
tre <( Chanson de Roland ». L'auteur dont le nom n-'est 
pas arrivé jusqu'à nous, raconte en une langue forte 
et savoureuse, la campagne d'un prince Ruthène con- 
tre les Polovtsy, tribu non-slave qui menaçait alors 
la frontière orientale de l'Ukraine, 

Du XIII' au xviii" siècle, ces chants héroïques de- 
viennent historiques. Le peuple ukrainien s'en em- 
pare pour célébrer le héros national, le cosaque Baïda 
supplicié par les Turcs à Constantinople et qui, pré- 
cipité d'une tour, s'accroche à un pieu en tombant, 
et tue à coups de flèches le sultan venu assister 
à son- exécution. 

M. Rambaud a réuni tous ces chants en un superbe 
volume dont la lecture est du plus haut intérêt. 

A partir du xviii' siècle, la poésie épique semble 
disparaître pour faire place à la poésie lyrique. 



8b L'UKRAINE 



Poésie lyrique 

La poésie lyrique, née à la lin du xviii" siècle, trou- 
ve son premier véritable interprète dans Ghachkevitch 
qui composa en 1834 son premier almanach littéraire 
« L'Aurore » que la censure de Lemberg interdit et 
en 1837 son second « Le Naïade du Dn-ièpre > qui ne 
put paraître qu'en 1848. 

Joseph Fedkovitch par ses chants où il glorifie la 
vie des ancêtres, sut intéresser les cultivateurs, les 
pâtres et les villageois. 

Mais tout le talent de Ghachkevitch et de Fedko- 
vitch disparaît devant le génie de Taras Chevtchenko 
(1814-1861) qui est, à juste titre, considéré comme le 
plus grand poète de toute la littérature ukrainienne. 

Né dans une chaumière de paysans à Morynsti, dans 
le gouvernement de Kiev, il n'a connu que quelques 
années de liberté et de bonheur. Serf jusqu'à 24 ans, 
prisonnier politique en Sibérie pendant dix ans, sur- 
veillé par la police de Petrograd durant trois années 
et demie, il mourut le 24 février 1861, à l'âge de 47 
ans. Mais enfant du peuple, il en a été le chef et il en 
reste l'idole. Ses funérailles eurent lieu, à sa deman- 
de, sur les hauteurs qui regardent le Dnièpre, au 
milieu de plus de 60.000 assistants appartenant à tou- 
tes les classes de la société. 

Son premier recueil de poésies lyriques « Kobsar » 



POÉSIE 87 

(le Barde) parût en 1840 et fut suivi, un an après, 
par les « Haïdamaks » qui faisaient revivre les 
paysans ukrainiens révoltés contre leurs tyrans. 
L'impression fut extraordinaire et, du coup. Taras 
Chevtchenko devient le poète national. Personne en 
Ukraine n'avait avant lui parlé une langue plus pure, 
n'avait versé de larmes plus vraies sur le malheur de 
sa patrie; aucun poète n'avait atteint les hauteurs de 
son génie. 

Ses plus belles poésies sont : « Le Songe », « Le 
Caucase », « A Osnovianenko », « A l'Eternelle mémoi- 
re de Kotlarevsky », « Aux Vivants, aux Morts et à 
ceux qui doivent naître », 

Ses plus beaux poèmes sont : « Les Haïdamaks », 
«Maria», «Naimytchka » et « Kateryne » qui est l'his- 
toire d'une fille du peuple délaissée par un officier 
russe. 

Pantélémon Koulich (1815-1897), s'inspirant de la 
littérature européenne, traduisit d'abord les poèmes 
de Byron, puis se livrant à l'inspiration poétique, 
écrivit des poésies imitées de V. Hugo qui forment 
plusieurs recueils, dont « Les Aubes » qui se recom- 
mandent par le plus pur lyrisme, 

Michel Starytsky, écrit des poésies d'une valeur 
réelle pour protester contre l'oppression nationale et 
sociale, 

Larissa Kvitka, sous le pseudonyme de « Lesia Ou- 
krainska » exprime avec un charme tout féminin, une 



88 l/lKHAINI-: 

linesse et une. sensibilité exquises, les sentiments de 
son âme rêveuse et mélancolique. Ses meilleures poé- 
sies sont : «Sainte Nuit», «Contra spem spero^s «A 
mes compagnons », « Le Poète ». 

Khrystia Allchevska, par la pureté de la forme et 
O. Oies, par la puissance du verbe, mériteraient d'être 
conn.us en dehors des frontières de l'Ukraine. 

Parmi les poètes dont les œuvres peuvent entrer 
dans ce genre, il faut citer: Kollarevski avec son Ode 
au Prince Kourakine; Constantin Pouzyme (1790- 
1850) avec le Paysan petit russien; Alexe Storojenko 
(1805-1874) avec son « Cygne » où il parle du poète 
qui meurt fièrement sans attendre les applaudisse- 
ments de la foule; Samilenko, le traducteur de Mo- 
lière; Hrvntchenko, le Déroulède ukrainien, etc. 



Poésie satirique 

La poésie satirique fut d'abord cultivée par quel- 
ques poètes inconnus dans « Les Psaumes laïques », 
« La Victoire de Beresteczko », « Lamentations de la 
Petite Russie sur les Polonophiles », « Mazepa et 
Italie », « L'introduction du servage en Ukraine », 
«La conversation de la Grande Ri ssie avec la Petite». 

Mais le premier vrai poète satirique de l'époque mo- 



FABLES 89 

derne est Jean Kotlarevsky, appelé avec raison le Père 
de la littérature moderne ukrainienne. Elève du sémi- 
naire de Poltava, militaire, puis fonctionnaire civil, 
il entra dans la maçonnerie et, peu de temps après, 
publia en langue ukrainienne son « Enéide travestie ». 
C'est une satire qui, dans une grande perfection de 
forme et une langue vive et savoureuse, trace le ta- 
bleau d'un Olympe mais d'un Olympe aux pots de 
vin et aux intrigues bureaucratiques. Elle eut trois 
éditions du vivant de son auteur et, aujourd'hui, elle 
en compte plus de trente. Napoléon en quittant Mos- 
cou en mit, dit-on, un volume dans sa cantine. 



Fables 



Le premier fabuliste ukrainien est Pierre Artemov- 
sky Houlak (1790-1866) qui s'est rendu célèbre par sa 
fable « Le Maître et le Chien », protestation énergique 
contre le servage auquel était soumis le peuple ukrai- 
nien. La littérature ukrainienne compte d'autres fa- 
bulistes comme Leonid Glibov (1827-1893) par exem- 
ple, mais aucun n'a laissé d'œuvres qui méritent de 
passer à la postérité. 

Parmi les autres poètes ukrainiens, car il faut bien 
se borner, il convient de citer Victor Zabillo, Ivan 



90 l'ukraine 



Franko, W. Stchourat, Bogdan Lepky, qui ont laissé 
des poésies charmantes de grâce et de finesse. Et ac- 
tuellement, l'Ukraine voit naître de nombreux poètes 
comme Tcherniavsky, Vorony et beaucoup d'autres 
dont les poésies sonnent gaîment. 



Théâtre 



Le théâtre fait son apparition dans la littérature 
ukrainienne par des Mystères, comme « La Descente 
de Jésus aux Enfers » et des comédies satiriques con- 
tre les prêtres, telles que : « Le Pope Negretzky ». 
Dolhalewsky a laissé dans ce genre, des pièces assez 
connues. 

Mais, pour avoir des pièces de réelle valeur, il faut 
attendre l'auteur de !'« Enéide travestie », Jean Kot- 
larevsky, qui écrivit deux comédies charmantes : 
« Natalka Poltavka » et « Le Soldat sorcier ». La pre- 
mière a de réelles qualités scéniques qui lui permet- 
tent de faire recette encore aujourd'hui. Toutes les 
deux charment par la vérité des types, la vivacité du 
dialogue et, surtout, par leur langue vigoureuse et 
imagée. 

Basile Gogol (1825), père de Nicolas, a laissé 
une bonne comédie « Le Rustre » et une de valeur 
moindre « Les Sortilèges » ; Jacques Kouharenko en 
a écrit également plusieurs. 



THEATRE 91 



Parmi les poètes tragiques qui sont fort nombreux, 
il faut citer tout d'abord: Nicolas Kostomaroff (1817- 
1885) qui, par son œuvre historique, appartient à la 
littérature russe, mais reste ukrainien par ses poésies 
débordantes de patriotisme et ses deux tragédies : 
« Sava Tchalyi » et « La Nuit de Pereslav » , Michel 
Starytsky (1840-1904), qui fit du théâtre un puissant 
facteur de propagande nationale; il a écrit un cer- 
tain nombre de pièces qui frappent l'imagination, en- 
chantent et émeuvent. Marco Kropyvnitsky (1841- 
1910), qui donne toute une série de types et de ta- 
bleaux pris sur le vif. J. Tobilevitch qui, plus connu 
sous son pseudonyme Karpenko-Kary (1865-1907) 
est un écrivain de tout premier ordre, et a laissé, avec 
un beau drame historique « Sava Tchaly », d'excel- 
lentes études de mœurs populaires. 

Le théâtre ukrainien a toujours joui sur tout le 
territoire de la Russie d'une renommée justement cé- 
lèbre, car ses acteurs sont excellents. Mais, jusqu'à 
1895, ces acteurs n'avaient pu jouer qu'en dehors des 
frontières de l'Ukraine, à Petrograd, à Moscou et jus- 
qu'en Sibérie, et seulement depuis l'ordonnance 
1876. En 1895, le général-gouverneur Dragomirov, 
ukrainien russifié, mais secrètement attaché à l'U- 
kraine, accorda aux acteurs ukrainiens le droit de 
jouer des pièces en langue ukrainienne à Kiev, à Eka- 
terinoslav, et, en général, dans toute l'Ukraine. Aussi, 
les années qui ont précédé la guerre virent-elles éclo- 



i)2 i.'i i;i{AiNi-; 



re toute une iloraison de comédies, de drames et de 
tragédies dont i)lusieurs annonceiil de réels talents. 
Parmi ceux-ci se placent au tout premier rang les 
drames de Vinnitchenko, plus connu comme roman- 
cier mais qui possède les véritables qualités du dra- 
maturge. Son dernier drame : " Entre deux Forces », 
inspiré par les tragiques événements qui se sont 
déroulés en Ukraine, pendant la ])remière occupation 
des Bolcheviks, est un véritable chef-d'œuvre. Interdit 
par le Hetman Skoropadsky, il fut joué en janvier 
1919, après la reprise de Kiev par les troupes de la 
République ukrainienne, et déchaîna un enthou- 
siasme indescriptible. 



Roman et Nouvelle 

Le roman fait de très bonne heure son apparition^ 
dans la littérature ukrainienne avec les traductions 
des romans grecs « L'Alexandria » du pseudo Caly- 
sthène, la « Guerre de Troie » et le « Royaume des In- 
des ». 

Mais ce n'est qu'à la fin du xviir siècle que devait 
paraître le père du roman ukrainien tel que nous le 
concevons aujourd'hui. C'est Grégoire Kwitka qui, 
sous le pseudonyme d'Osnovianenko, a précédé Geor- 
ge Sand, Auerbach et Tourgueniev, en écrivant de 



ROMAN ET NOUVELLE 93 

charmantes nouvelles tirées de la vie du peuple. Son 
principal roman : <( Maroussia » est une œuvre de 
sensibilité sincère et exquise. « La Sorcière de Kono- 
top », « Oxana malheureuse », « L'amour sincère », 
dénotent une grande pureté de sentiment et un pro- 
fond amour du peuple, de son pays et de sa langue. 

Ivan Levytsky, connu sous le pseudonyme de Net- 
chouy, jouit d'une grande vogue dans toute l'Ukraine, 
Parmi ses nombreux romans, il faut citer : « Deux 
Moscovites », « La Nuit de Horeslav », « Le Cram- 
pon », <( Ténèbres », « La Remorqueuse », etc. 

Panas Myrny eut de nombreux démêlés avec le 
Gouvernement russe. Son principal roman « Les 
Bœufs ne mugissent pas quand ils ont du foin dans 
le râtelier », où il dépeint la vie sociale, a été édité à 
Genève par Dragomanov. 

Marie Markovitch, sous le pseudonyme de Marko 
Wowtchok (1834-1907), fut pour le roman ukrainien 
ce que Chevtchenko fut pour la poésie. Elle dépeint 
les mœurs et la vie des serfs et les anciennes coutu- 
mes de l'Ukraine. « Maroussia » est un véritable petit 
chef-d'œuvre et ses Contes Populaires, parus en 
1856, eurent un tel succès qu'ils furent traduits en 
russe par Tourguenieiï", en anglais et en français. La 
traduction française de « Maroussia » due à l'habile 
plume de M. Stahl, a eu un tel succès, qu'elle compte 
aujourd'hui plus de 80 éditions. 

Alexandra Koulich (1829-1911) a écrit sous le pseu- 



aé l'ukraine 



donyme de Hanna Barvinok un grand nombre de 
romans sur la vie du peuple, où elle fait preuve d'un 
profond esprit d'observation. 

Anatole Swidnytsky (1834-1872) a laissé des ro- 
mans « Les Luboradsky » (Chronique de famille), 
qui dépeignent la vie des « Années soixante » dans les 
milieux bourgeois ukrainiens qui commençaient à se 
dénationaliser. 

Ivan Franko (1856-1916), tour à tour poète et ro- 
mancier, dépeint dans une série de nouvelles, l'exploi- 
tation du peuple dans les mines pétrolifères de Boris- 
lav « Boa constrietor », « A la sueur de son front ». 
« Pour le foyer », « La Croisée des chemins », « Au 
sein de la nature », etc. et la misère des paysans li- 
vrés à la merci des seigneurs. 

Michel Kotsioubinsky (1864-1913) peut se compa- 
rer à Guy de Maupassant par la profondeur de son 
analyse psychologique et à Tourgueniev par ses ta- 
bleaux de la nature. Dans son « Intermezzo », il dé- 
peint l'immensité des champs de l'Ukraine et son ciel 
cristallin, avec un lyrisme qui n'a d'égal que l'émotion 
provoquée par le récit des malheureux paysans mis en 
scène. Les « Fata Morgana » sont des scènes tragiques 
et angoissantes de la Révolution de 1905. Les « Om- 
bres d'ancêtres oubliés » dépeignent la vie des monta- 
gnards vivant dans les Carpathes. 

Maître d'une langue parfaite, profond psychologue, 
Kotsioubinsky a donn-é des œuvres qui sont considé- 



HISTOIRE 95 



rées comme les plus parfaites de la littérature ukrai- 
nienne. 

M. Vinnitchenko, dont l'analyse psychologique est 
également très profonde, ne cherche pas à idéaliser 
ses héros ordinairement communs et même vulgaires, 
mais néanmoins très vivants. Chacun de ses ro- 
mans est un chef-d'œuvre d'observation. Parmi les 
plus connus, il faut citer «Holota» (Populace), tableau 
triste et puissant de la \ie du prolétariat agraire; « Je 
veux », peinture forte et énergique de la vie des intel- 
lectuels ukrainiens, en même temps que puissante 
analj'se du sentiment national dans l'âme d'un intel- 
lectuel ukrainien russifié, « Le Mensonge », « L'Ours 
Blanc et la Panthère Noire », etc. 



Histoire 



L'Histoire fait son apparition dans la littérature 
ukrainienne sous la forme de Chroniques dont les 
principales sont celles de Nestor au xii*" siècle et celles 
de Kiev et de Galicie-Volhynie qui les continuent jus- 
qu'en 1292. 

Merveilleux assemblage de légendes et de faits his- 
toriques racontés avec une naïveté, une vivacité char- 
mantes et un grand soin d'exactitude, elles expriment 
le caractère national ukrainien qui, dit l'historien So- 



90 l'lK HAINE 



loviov « csl d'une toute autre uatuie ([ue Je eaiaelère 
grand-russien ». 

La dynastie lithuanienne eut aussi des historiens 
pour raconter l'époque de luttes et de mouvements po- 
pulaires qu'eût à traverser l'Ukraine, depuis l'invasion 
tartare jusqu'à la perte de ses droits politiques, sous 
la domination russe. Les événements de cette époque 
sont contenus dans les Chroniques de Lemberg, de 
Kiev, de la Ruthène-Lithuanie, au xV siècle; dans les 
Mémoires de Samuel Zokie, secrétaire de Khmielnitski, 
de Jevlaszewsky, de Khanenko et de Markowytch et 
dans les (Chroniques cosaques dont la plus intéres- 
sante et la plus littéraire est celle de Velytchko (1090 
à 1728). 

Mais c'est au xix' siècle que la littérature ukrainien- 
ne devait trouver ses véritables historiens dans Michel 
Dragomanov, V. Antonovitch et surtout dans Michel 
Grouchevsky. 

Michel Dragomanov (1841-1895), extrêmement cul- 
tivé, resta profondément attaché à sa patrie bien qu'il 
ait surtout séjourné à l'étranger, à Paris et à Sofia. Il 
a fait connaître l'Ukraine à la France par des brochu- 
res riches de faits et de conclusions : « La Politique 
orientale de l'Allemagne et la russification », « l'U- 
kraine et les Empires centraux », « La Pologne histo- 
rique et la démocratie grand-russienne », « Pensées 
étranges sur la question nationale de l'Ukraine », 
« Lettres à l'Ukraine du Dnièpre ». 



HISTOIRE 97 



Dragomanov a puissamment contribué au maintien 
du sentiment national dans l'àme du peuple ukrai- 
nien. 

V. Antonovitch, profondément érudit, a écrit sur 
l'histoire de l'Ukraine plusieurs ouvrages dont les 
principaux sont: «Monographies historiques», «Der- 
nières années de l'organisation cosaque dans l'Ukraine 
occidentale». Il a travaillé sur la fin de sa vie à un rap- 
prochement ukraino-polonais, sans arriver à un ré- 
sultat sérieux. 

Michel Grouchevsky est assurément le plus grand 
historien de l'Ukraine. Son « Histoire de l'Ukraine » 
compte déjà sept volumes et s'arrête à la révolte des 
Cosaques (1625), mais on peut déjà la considérer com- 
me un chef-d'œuvre par la grande quantité de docu- 
ments compulsés et sa force de dialectique. 

Parmi les autres historiens ukrainiens contempo- 
rains, il faut citer Oreste Levitsky, auteur de Mono- 
graphies remarquables, le Père Kripviakievitch et Bog- 
dan Buchinsky, auteur de travaux très documentés 
sur l'Eglise en Ukraine, Lypinsky qui s'adonne spécia- 
lement à l'histoire des relations polono-ruthènes et 
qui a déjà fait paraître quelques volumes du plus 
grand intérêt et enfin, j^our y prendre une place parti- 
culière, M. Stéphane Tomachevsky dont l'Insurrection 
des Haïdamaks et les Etudes historiques sur les Ukrai- 
niens de Hongrie se recommandent par leur documen- 
tation et leur impartialité. 



1)8 l'ukkaim: 



(À'I Mj)tiçu (le la littérature ukrainienne est néces- 
sairement très court et laisse dans l'ombre un trop 
grand nombre d'écrivains qui mériteraient chacun 
une mention spéciale, mais il est cependant suffisant 
pour montrer que, malgré les obstacles suscités j)ar 
ses maîtres, malgré les décrets de proscription et de 
prohibition, le peuple ukrainien a gardé le culte de sa 
langue et des belles-lettres et qu'à l'avenir il saura 
user de la liberté qu'il a conquise pour se déveloi)per 
intellectuellement et moralement. 



Iir PARTIE 



LES UKRAINIENS 



Réunis en un imposant faisceau dans des tracts et 
<les brochures, ou savamment dosés dans des articles 
de journaux ou de courtes informations, les argu- 
ments qu'agitent les adversaires de l'Ukraine pour 
dresser leurs violents réquisitoires contre ses aspira- 
tions nationales et son désir de liberté et d'indépen- 
dance tombent d'eux-mêmes, si on les examine à la 
lumière du bon sens et avec quelque peu d'esprit cri- 
tique. 

Très impressionnants quand ils sont habillés de 
phrases pompeuses et grandiloquentes, ils ne sont que 
loque et néant lorsqu'on les réduit à des faits, La 
preuve en est aisé à faire. 



100 Li:S [IKRAIMIiXS 



Le terme « Ukraine » 

Pour prouver que le tejritoirc ukrainien fait partie 
inlégranlc du territoire russe et que le peuple qui 
l'habite n'a aucun droit à l'indépendance réclamée 
par ses dirigeants, des adversaires de la jeune Répu- 
blique, à bout d'arguments sans doute et plus animés 
de haine que doués d'esprit critique, se rejettent sur 
l'étymologie du terme « Ukraine ». 

Cet argument n'a et ne peut avoir aucune valeur, car 
quel ra})port peut exister entre l'origine d'un pays 
et le nom qu'il porte ? 

Le terme « Ukraine » vient de deux mots russes : 
ou et kraïna qui signifient, le premier chez, près de, le 
second limite, frontières et par extension, pays, patrie. 
Puisque le terme <( Ukraine » disent-ils, signifie 
« près de la frontière », le territoire auquel il a été 
attribué appartient à la Russie sur la frontière de 
laquelle il se trouve. C'est d'une logique absolue! 

Or, ce mot a Ukraine » a été employé pour la 
première fois, dans les Chroniques ukrainiennes, au 
xr siècle, pour désigner le territoire qui porte actuel- 
lement ce nom. A cette époque, l'Ukraine n'avait 
encore été l'objet d'aucune convoitise, vivait libre et 
" indépendante et par conséquent n'était « près de la 
frontière » d'aucun pays ou plutôt elle était près de 
la' frontière de l'Europe civilisée qu'elle défendait 
contre les incursions des barbares. 



l'ukrainien diffère des autres slaves 101 



D'autre part, l'Ukraine a fait partie de la Pologne 
aux xiv% xv" et xvr siècles, c'est-à-dire, avant d'être 
englobée dans l'Empire moscovite. Donc, si l'Ukraine 
avait été « près de la frontière d'un pays », ce serait 
de la Pologne et non de la Russie? L'adage français : 
'( qui veut trop prouver ne prouve rien » trouve une 
fois de plus son application. 



Le peuple ukrainien diffère des autres Slaves 

Compris, ainsi qu'il a été dit dans la II" partie, entre 
les 44° — 53° de latitude et les 20"^45° de lon- 
gitude, c'est-à-dire entre les Carpathes et le Cau- 
case, les marais du Pripet et la Mer Noire, le ter- 
ritoire ukrainien, dont les frontières ethnographiques 
n'ont jamais varié au cours des siècles, est habité par 
une population qu'on peut évaluer à près de 50 mil- 
lions d'habitants. 

Cette population se répartit ainsi: 37.500.000 d'U- 
krainiens ou 75 0/0 de la population totale; 5.000.000 
de Russes ou 10 0/0; 3.800.000 de Juifs ou 7,6 0/0; 
1.400.000 de nationalités diverses (Roumains, Blanc- 
Russes, Tartares, Bulgares, etc..) ou 2 0/0. 

Les statistiques officielles russes ou polonaises don- 
nent des chilïres un peu différents. Mais il ne faut pas 



]U2 LliS LKKAIMI.NS 



oublier (juV'u Ilussic, le deniier recensement qui date 
de 1906 a été fait sur la base de la langue officielle- 
ment |)iulée. Or, la plupart des Ukrainiens, surtout 
dans les villes parlent russe (la langue ukrainienne 
ayant été jusque là proscrite), et ont été, de ce fait, 
considérés comme Russes. 

Les statistiques polonaises ne sont pas plus exactes, 
car elles enregistrent comme Polonais tous les 
Juifs habitant le territoire ukrainien et tous les Ukrai- 
niens professant la religion catholique. Or, le chiffre 
des Ukrainiens catholiques dépasse 500.000 et per- 
sonne n'ignore que les Juifs vivent fort nombreux en 
Ukraine et surtout en Galicie. 

On voit dès lors quelle confiance il faut accorder 
aux statistiques provenant de ces deux sources. 

Le peuple ukrainien fait partie de la grande famille 
slave, mais diffère essentiellement des Russes 
et des Polonais qui appartiennent à la même race. 
De savants anthropologistes comme Dniker et Reclus, 
en F'rance, Popof et Krasnow, en Russie, Vovk et 
Rakovski, en Ukraine, ont démontré, chiffres et preu- 
ves à l'appui, que la grande famille slave se di^1se en 
deux groupes : le groupe vislien qui comprend les 
Russes, les Polonais et les Blanc-Russes et le groupe 
adriatique ou dinarique auquel appartiennent les 
Serbo-Croates, les Slovènes, les Tchéko-Slovaques et 
les Ukrainiens. Chacun de ces groupes se distingue 
par des caractéristiques qui ne permettent aucune 



l'ikhainikn diffère des autres slaves 103 

confusion. Le premier groupe est de taille moyenne, 
avec 76 comme table de visage et les cheveux blonds. 
Le second groupe est de taille élevée, avec 78 comme 
table de visage et les cheveux noirs. 

En 1880, le géographe et anthropologiste Reclus 
voyait un lien de parenté entre l'Ukrainien et le Slave 
méridional et Deniker concluait une de ses études 
par ces mots : « Les Ukrainiens, de même que les 
Slaves méridionaux, appartiennent à la race dite race 
adriatique ou dinarique, tandis que les Polonais ap- 
partiennent à la race de la Vistule et les Russes à la 
race orientale. » 

Plus récemment encore, M. Alfred Fouillée, après 
M. A. Leroy-Beaulieu, écrit dans son Esquisse psy- 
chologique des peuples européens : « Les Petits-Rus- 
siens (Ukrainiens) sont plus fins de membres et d'os- 
sature (que les Russes), plus vifs et plus alertes d'es 
prit, à la fois plus mobiles et plus indolents, plus mé- 
ditatifs et moins décidés, par suite plus apathiques et 
moins entreprenants. Ils ont l'esprit moins positif, 
plus ouvert au sentiment et à l'imagination, plus rê- 
veur et poétique. Ils ont des instincts plus démocra- 
tiques et sont plus accessibles aux séductions révolu- 
tionnaires. Ce sont de vrais Cello-Slaves ». 

Ainsi, d'après ces savants ({ui n'avaient certes pré- 
vus ni l'effondrement de l'empire russe, ni la désagré- 
gation de la monarchie austro-hongroise, ni, par 
conséquent, la proclamation de la République ukiai- 



1<>^ LKS UKRAINIENS 



nienne, le peuj)lc ukrainien, slave comme les Russes 
et les Polonais, en est, cependant, essentiellement 
distinct. 



L'Ukraine est une Nation 

Dans son Histoire de Charles XII de Suède, Vol- 
taire a dit que «l'Ukraineatoujoursaspiréàêtrelibre ». 
Cette affirmation d'un maitre en la matière n'empê- 
che pas les adversaires du peuple ukrainien de répé- 
ter à satiété que « personne en Europe ne se doutait 
tout récemment encore, d'une Ukraine et d'Ukrainiens 
aux visées séparatistes ». A quelle époque Voltaire vi- 
vait-il donc ? 

Mais ceci ne peut pas embarrasser ceux qui 
nient au peuple Ukrainien son droit à l'indépen- 
dance « parce qu'il n'a pas existé de tout temps ou 
du moins pendant des siècles », puisqu'après leur belle 
déclaration, ils ne craignent pas de reconnaître les 
faits que voici : 

« Byzance, au xiv^ siècle, appela Russie mineure 
les provinces de Kiev, Tchernigov, Volhynie, Podolie, 
Poltava et la Galicie pour distinguer ce territoire de 
celui de la Russie majeure ». 

« Au xiii" siècle, s'écroule l'édifice majestueux de la 
Russie kiovienne..., mais à vrai dire ce ne sont pas 



L'UKRAINE EST UNE NATION 105 



seulement les Tartares qui furent la cause de la ruine 
du pays : les tendances séparatistes des contrées qui 
composaient la principauté de Kiev y furent pour 
beaucoup. » 

« Pendant que la Grande-Russie, sous la ferme di- 
rection de ses princes, s'acheminait vers un avenir 
glorieux, la Russie méridionale cessait d'exister politi- 
quement. 

« Le peuple Ukrainien sortit de la tête d'un écrivain 
polonais, le comte Potocki, en 1795. » 

Ces citations pourraient être continuées. Mais, pui- 
sées dans une seule des multiples brochures écrites 
contre l'Ukraine et les Ukrainiens, celles-là suffisent 
pour montrer quelles difficultés ont à vaincre les ad- 
versaires de l'Ukraine pour soutenir leur thèse. Ou- 
bliant qu'ils nient l'existence de l'Ukraine avant la 
Révolution russe de 1917, ils laissent tomber de leurs 
plumes des dates qui jettent à terre tout l'échafau- 
dage si laborieusement construit. 

Leurs propres données non seulement prouvent que 
l'Ukraine a une tradition historique, mais fournis- 
sent les deux prémisses qui permettent au peu- 
ple ukrainien de conclure à son droit de vivre 
désormais libre et indépendant : Pour user de 
ce droit, le peuple ukrainien devrait avoir vécu 
pendant des siècles, disent-ils. Or, sous le nom de 
Russie Mineure ou sous son nom actuel, l'Ukraine 
existait (d'après les seules citations que l'on vient 



106 Li:S LKKAIMKXS 



de lire; dès le xi\ siècle. Dcmh- l'ik raine et les (krni- 
niens ont le droit d'exister. 

Pour soutenir la niènir thèse, (|uc' rCkraine en tant 
que nation n'existe pas et n'a Janiais existé, d'autres 
adversaires invoquent le fait, qu'en l()ô4, <( le Helman 
Kmielnitski, vieux et alîaibli, a donné au Tsar 
moscovite, par le traité de Pereislav, la moitié de la 
Russie qu'il avait délivrée de l'eselavage polonais ». 

Or, voici quelques-uns des articles de ce traité : 

L'Ukraine doit être gouvernée par son propre 
peuple. 

Là où il y a trois libres Ukrainiens, deux doivent 
juger le troisième. 

Si le Hetman vient à mourir par la volonté de Dieu, 
que l'Ukraine elle-même élise un nouvel Hetman par- 
mi son propre peuple en informant seulement le Tsar 
de cette élection. 

Que l'armée ukrainienne s'élève toujours à GO.OOO 
hommes. 

Que les impôts soient perçus par des fonctionnaires 
élus. 

Que le Hetman et le gouvernement ukrainien puis- 
sent recevoir les ambassadeurs qui, de tout temps, 
sont venus des pays étrangers en Ukraine ». 

Donc, ce traité qui, d'après les adversaires du mou- 
vement nationaliste ukrainien actuel, prouverait que 
I?Ukraine s'est donnée à la Russie, garantit au con- 
traire au peuple ukrainien un gouvernement autono- 



L'UKRAINE EST l'XE NATION 107 



me, une armée permanente, une administration fiscale 
particulière et enfin, sous certaines réserves, la faculté 
d'entretenir des rapports internationaux, c'est-à-dire 
réserve sa complète indépendance. 

Cette charte des libertés ukrainiennes, confirmée 
par lettres patentes du Tsar Alexis Mihailovitch, le 27 
mars 1654, a été cyniquement foulée aux pieds par 
tous ses successeurs jusqu'en 1917; mais ce déni de 
justice ne confère pas aux Russes qui ont aboli le tsa- 
risme pour obtenir plus d'équité, le droit de s'opposer 
à l'indépendance de l'Ukraine. 

D'ailleurs, pour s'assurer que l'Ukraine n'est pas 
née d'hier, il suiîit de feuilleter l'Histoire. 

Le célèbre auteur de la remarquable Histoire de 
Russie, Karamzin (1765-1820), avoue « que les pro- 
vinces méridionales de la Russie (l'Ukraine) devinrent 
dès le xiir siècle comme étrangères pour notre patrie 
septentrionale, dont les habitants prenaient si peu 
part au sort des Kioviens, Volhyniens, Galiciens, que 
les chroniqueurs de Souzdal et de Novgorod n'en di- 
sent presque pas un mot ». 

Pierre le Grand emploie le mot Ukraine et dit : 
« Le peuple ukrainien est très intelligent, mais ce 
n'est pas un- avantage pour nous ». 

Catherine II rend hommage à l'esprit de sacri- 
fice du comte Alexis Razvomowtsky « qualité na- 
turelle à la nation petite-russienne » ; elle est 
enchantée du climat de Kiev où elle trouve le 



in.S I,|;.S I Kh AIMIONS 



priiilcmj)s, alors (juc clicz nous, en Hiissic, c'est 

encort' riiiver , mais cela ne lait que l'engager 
davantage à employer " les dents d'un loup • et ■■ les 
ruses d'un renard » pour parvenir à la russification 
complète de ce merveilleux pays. 

Plus près de nous, Stolypine se plaint des " ukrai- 
niens » et les traite « d'allogènes -. 

J)'autre j)art, une carte découverte en juillet 1918 
dans la Bibliothèque des RR. PP. Bénédictins d'Ein- 
siedeln prouve qu'en 1710, l'Ukraine existait comme 
centre géographique et politicjue indépendant de la 
Moscovie. La carte de la Moscovie de N'ischer (1735) 
dénomme Okraïna ce qu'on a dénommé depuis Petite- 
Russie. Celle de Homann (1716) comprend la Ruthe- 
nie avec Leopol (Lemberg) dans les limites de 
l'Ukraine. 

Ainsi, le Recueil complet des Lois Russes, le Re- 
cueil de la Société historique russe, les Archives de 
l'Empire russe, les ouvrages des historiens russes So- 
loviov et Karamzin, la Bibliothèque d'Einsiedeln, 
tous fournissent des textes et des documents qui ne 
permettent pas un seul instant de mettre en doute 
l'existence, au moins dès le xiii" siècle, et sur le terri- 
toire actuellement revendiqué par les Ukrainiens, de 
la nation ukrainienne dont voici l'histoire : 

Indépendante pendant six siècles, du ix° à la fin du 
Xv', elle se vit tout à coup sous la pression de 
la Pologne, obligée de subir un joug étranger jusqu'au 



L'UKRAINE EST UNE NATION 109 



jour OÙ, vaincu à l'ouest, Bogdan Khmielnitski, son 
Hetman, se décide à se tourner vers l'Est et à 
accepter le protectorat d'Alexis Mihailovitch, tsar 
moscovite, par le traité de Pereiaslav (1654). C'était 
tomber de Charybde en Scylla, et le grand poète 
Chevtchenko dit fort bien dans un vers lapidaire que 
tout Ukrainien apprend en suçant le lait maternel : 
« Il aurait mieux valu que ta mère t'aie étouffé dans 
ton berceau. > 

A partir de ce moment, l'histoire de l'Ukraine n'est 
qu'un long martyrologe dont les pages ne semblent 
pas encore closes. 

Pour russifier l'Ukraine, Pierre-le-Grand remplace 
les gouverneurs ukrainiens par des voïevodes mosco- 
vites : le fameux Yvan Mazepa, que Victor Hugo a 
chanté dans ses Orientales, se révolte et conclue une 
alliance avec Charles XII de Suède que la France fa- 
vorise. Vaincu à Poltava, il cherche un refuge dans la 
Bessarabie qui appartenait alors à la Turquie. 

Catherine II introduit le servage en Ukraine, op- 
prime les intelligences, abolit le nom même d'Ukraine 
qu'elle remplace tendancieusement par celui de Pe- 
tite Russie, comme elle avait remplacé le nom de Po- 
logne par celui de Pays de la Vistule et le nom de la 
Lithuanic par celui de Pays du Nord-Ouest. 

Nicolas I" est plus féroce encore : il supprime 
l'Eglise uniate et impose la religion orthodoxe; la 
Confrérie de Cvrille et Méthode, dont le but était de 



110 M. s T Kl'.AIMKNS 



maintenir le senlimenl nntioiial (l:uis l'àiiie du i)(iii)le 
et propager l'idée d'une lédriiitioii d(''ni(»cr:ilij|U(' de 
tous les peuples slaves est dissoute : ses nienihres par- 
mi lesquels l'historien Kostoniarov et le j)oète Chevt- 
chenko sont envoyés au bagne de .Sibérie. 

Alexandre II proscrit la langue ukrainienne <les 
écoles et fait décréter en 1803 par le comte N'alouïev, 
son ministre de l'intérieur, « qu'il n'y a jamais eu de 
langue ukrainienne, qu'il n'y en a pas et qu'il ne doit 
pas y en avoir » et en 1870, par le chef du Départe- 
ment de la presse, Gregoriev, que l'impression et la 
l)ublication des livres et brochures en ukrainien sont 
interdites dans les frontières de l'Empire, de môme 
que la représentation des pièces en langue ukrai- 
nienne. Le résultat ne se fait pas attendre : le nom- 
bre des illettrés monte à 80 0/0, personne ne voulant 
aller dans des écoles où l'on n'apprend qu'une langue 
étrangère : le russe. L'exode des intellectuels ukrai- 
niens vers la Galicie commence; cette province de- 
\ient, dès lors, le Piémont ukrainien. 

Nicolas II, si libéral au début de son règne, laisse 
cependant son ministre Stolypine reprendre aux 
Ukrainiens les quelques libertés rendues par la Révo- 
lution de 1905, déclarer dans une série de circulaires 
f( que le ralliement de la société ukrainienne autour 
de l'idée nationale n'est pas désirable au point de vue 
des dispositions de l'empire russe », dissoudre leurs 
associations et juguler leur presse et permet, les deux 



l'armke ukrainienne llï 



premières années de la guerre, d'inutiles violences 
dans les deux Ukraines russe et autrichienne. 

Que faut-il de plus pour permettre de conclure que, 
martyre comme la Pologne, l'Alsace^Lorraine et l'Ir- 
lande, l'Ukraine doit être, aux mêmes titres qu'elles^ 
délivrée du joug de l'oppresseur et puisqu'elle le dé- 
sire, vivre désormais libre et indépendante. Toute 
autre solution de la question ukrainienne conduirait 
nécessairement à des récriminations justifiées, à des 
rancunes et à la guerre. 



L'armée ukrainienne 

Il est assez commun d'entendre, même dans les mi- 
lieux qui devraient être bien informés, les versions les 
plus fantaisistes sur la formation de l'armée ukrai- 
nienne et d'y voir s'y accréditer les racontars les plus 
tendancieux. 

La vérité est celle-ci : 

Lors(jue le bolchevisme, soutenu, sinon soudoyé par 
l'argent allemand, eut fait, dans les tranchées septen- 
Ijionales russes, son (l'uvre de dissolution et partir de 
presque tout le front une grande partie de l'armée 
russe, les régiments ukrainiens avec les Cosaques du 
Don, furent les seuls à rester fidèles au devoir et à con- 
tinuer la lutte à côté des alliés. Réclamés par Pctliou- 



1 12 Li:s rKiîAiMi:\s 



ra, alors commissaire aux Affaires de la guenc, (jui 
voulait les soustraire à la contagion, malgré Kerensky 
dont le grand désir était de garder ces valeureux sol- 
dats au service de la Russie, ces régiments ukrainiens, 
malgré les promesses des Bolcheviks, descendiicnl du 
front de Riga sur le front méridional et avec leurs ca- 
marades du front rousso-roumain, le défendirent con- 
tre l'invasion austro-allemande jusqu'en juillet 1917. 
Fatigués par trois années de guerre au cours des- 
quelles ils avaient participé à bien des combats, la gi- 
becière aussi vide que l'estomac, trompés par de falla- 
cieuses promesses, les Cosaques ukrainiens, comme 
les soldats russes, comme les Cosaques du Don, eu- 
rent leur moment de faiblesse. 

Ce fut le mérite de Petlioura et ce sera sa gloire, 
quand le temps aura jeté sa patine sur les événements 
actuels, d'avoir pu reconstituer avec ces régiments, 
dont il élimina les éléments contaminés ou même sim- 
plement douteux, une armée parfaitement disciplinée 
qui, sans un seul murmure, courut avec un armement 
bien imparfait cependant et un ravitaillement plus 
que défectueux, à la frontière orientale de l'Ukraine 
où commençait à déferler la vague furieuse du Bol- 
che\dsme. 

Et c'est pas à pas qu'elle recula devant le nombre, 
c'est après des luttes acharnées qu'elle céda du ter- 
rain et un bombardement de dix jours et des combats 
meurtriers qu'elle évacua sa capitale. Aussi, quand. 



l'armée UKRAINIENNE 113 



dans les premiers jours de mars 1918, elle entra de 
nouveau à Kiev, elle y fut reçue par une foule en 
délire qui la couvrit de fleurs. Et ce sont ces soldats 
qui pendant deux années se sont battus comme des 
lions dans la guerre russo-allemande et qui depuis 
dix-huit mois luttent avec acharnement pour défendre 
l'intégrité et l'indépendance de leur patrie, que l'on 
ose calomnier ! 

Faut-il faire mention des bataillons que les Alle- 
mands formèrent avec les Ukrainiens prisonniers 
dans leurs camps de concentration? Les poilus fran- 
çais qui sont revenus d'Allemagne, aussitôt Tarmis- 
tice signé, sont unanimes à déclarer que le régime au- 
quel ils étaient soumis, aussi dur fût-il, n'était rien, 
en comparaison de celui imposé aux prisonniers de 
l'armée russe. Ce régime entraînait fréquemment la 
mort. Pourquoi alors, faire un crime à ces malheu- 
reux prisonniers d'avoir consenti à passer, puisqu'ils 
étaient ukrainiens et non russes, dans des camps où le 
traitement était plus doux et la nourriture plus abon- 
dante? Libres à eux, quand le moment serait venu, de 
consentir ou de ne pas consentir à ce que les Alle- 
mands, en échange de leurs bons procédés leur deman- 
deraient. Il faut croire que leur conduite a été parfaite, 
puisque l'adversaire le plus acharné de l'Ukraine, écrit 
en parlant de ces bataillons qui sous sa plume setrans- 
forment en. régiments : « Après Brest-Litovsk, on les 
envoya en Ukraine, mais ces régiments devaient eau- 



J 1 1 LES UKKAIMLNS 



ser d'aincrcs (léceplioiis à ceux ({ui les avaient si Ijien 
préparés : rentrés au pays, les « Joupanes bleus '> — 
lisez les L'krainiens — se distinguèrent hienlol /jnr 
leur haine contre les Allemands qui furent forcés de 
les désarmer en avril 1918. " 

Or, ces régiments sont les mêmes qui combattent 
aujourd'hui sous le commandement de Petlioura que 
l'on voudrait faire passer, malgré les nombreuses 
preuves de francophilie qu'il a données, pour un 
comparse des Allemands ou de Lénine et de Bela-Kun. 



Le peuple ukrainien veut vivre indépendant 

Une opinion très répandue veut qu'en Ukraine, seuls 
les partis politiques se seraient prononcés pour l'indé- 
pendance, mais que le peuple, seul maître des desti- 
nées de son pays, n'a jamais manifesté cette intention. 

Il semble que dans cette question, les faits doivent 
être plus probants que tous les raisonnements et 
toutes les argumentations. C'est pourquoi il suffit ici 
de faire un simple exposé de ce qui s'est passé en 
Ukraine depuis la Révolution. 

Libre du joug moscovite et certaine d'obtenir l'ap- 
pui des puissances de l'Entente qui avait tant de fois 
déclaré, depuis le 4 août 1914, du haut des tribunes 
parlementaires et dans les colonnes de leurs jour- 



l'ikraixe et l'indépendance 115 

naux, que tout peuple avait le droit de forger son 
bonheur en disposant de soi-même, l'Ukraine s'em- 
pressa, comme la Pologne et la Finlande, de passer de 
la théorie au fait et de proclamer, d'abord son auto- 
nomie, puis son indépendance. 

Et ce n'est pas seulement la Rada centrale et le Se- 
crétariat Général, son organe exécutif, qui demandè- 
rent la reconnaissance immédiate du nouvel Etat, 
mais des organes, comme le Congrès des Paysans 
(1917) et la Réunion des Propriétaires (1918), lesquels 
n'ont rien de commun avec les organisations poli- 
tiques. 

Le Congrès des paysans réuni à Kiev au lendemain 
même de la. Révolution, comprenait les représentants 
de tous les paysans habitant le territoire de l'Ukraine, 
sans distinction ni de religion, ni de nationalité, ni de 
parti. Aucun homme politique, aucun intellectuel, au- 
cun meneur de foule n'y assistait. Il n'y avait que des 
paysans. Or, à l'issue de ses travaux, d'un mouve- 
ment spontané, le Congrès des Paysans vota une mo- 
tion en faveur de l'indépendance de l'Ukraine. 

Le Congrès des propriétaires qui tint ses assises 
également à Kiev, un an plus tard, alors que les mem- 
bres de la Rada venaient d'être dispersés et que les 
prétendus fauteurs du mouvement ukrainien étaient, 
tout comme sous le régime tsariste, enfermés dans la 
prison de Lukianovka, après avoir, inspiré par les 
Allemands, placé le général Skoropadsky à la tête du 



IIT) LES UKRAIMKNS 



Hetmanat ukrainien, vota également avec la même 
spontanéité l'indépendance de l'Ukraine. 

Ces faits, que personne, à moins d'être d'une abso- 
lue mauvaise foi, ne saurait nier, prouvent que non 
seulement les intellectuels, mais aussi la classe des 
agriculteurs, les masses paysannes par la voix de 
leurs représentants, le peuple ukrainien tout entier 
enfin, veut l'indépendance de l'Ukraine. 



Le peuple ukrainien a gardé le sentiment 
national 

On a dit bien souvent qu'une des raisons pour les- 
quelles le peuple russe n'a pas pu réagir contre les 
idées subversives inoculées chez lui par ses ennemis, 
c'est qu'il n'a pas le sentiment national. 

Ce reproche ne peut pas être adressé au peuple 
ukrainien. 

Toute l'histoire de l'Ukraine se dresse pour prouver 
qu'à travers tous les siècles, le peuple tout entier s'est 
toujours insurgé contre ses oppresseurs pour en se- 
couer le joug. 

La Révolution russe lui a donné l'occasion d'en 
donner de nouvelles preuves. 

Depuis le 12 mars 1917, il n'y a pas eu une seule 
manifestation, politique, militaire ou religieuse, il ne 



L'UKRAINE ET LE SENTIMENT NATIONAL „ 117 

s'est pas fait une seule réunion, prononcé un seul dis- 
cours, sans que les rues, les maisons, les édifices, les 
tribunes, les individus, se soient décorés, sans nul in- 
vite et sans aucun ordre, aux couleurs ukrainiennes 
or et bleu. Et quand nous. Français, nous assistions 

dans les rues de Kiev, d'Odessa ou de quelque autre 
ville, à la chasse aux cocardes ukrainiennes par les 
Bolcheviks ou )es volontaires de Skoropadsky et de 
Denikine, nous songions involontairement à la chasse 
aux cocardes françaises sur la terre alsacienne-lor- 
raine par les reîtres allemands. 

Une autre preuve que tout le peuple ukrainien veut 
vivre désormais libre de toute attache avec ceux dont 
il a, jusque-là, subi les lois et la domination, c'est 
l'empressement avec lequel les enfants et les jeunes 
gens se sont précipités sur les bancs des écoles pri- 
maires, des écoles secondaires et des écoles supérieu- 
res ukrainiennes que le Secrétariat Général d'abord, le 
Directoire en suite, se sont empressés d'ouvrir sur tout 
le territoire ukrainien. 

Ce peuple, qui semblait indifférent pour tout ce qui 
était instruction et dont toutes les pensées sem- 
blaient se concentrer sur sa récolte prochaine de céréa- 
les ou de betteraves, a tout à coup pris le chemin des 
bibliothèques et des librairies pour s'y disputer les 
trop peu nombreux ouvrages en langue ukrainien.ne. 

« Il n'y a jamais eu, il n'y a pas et il ne doit pas y 
avoir de langue ukrainienne », avait péremptoirement 



nS ^ LES LKRAIMLNS 



décrété, en 18()3, le* comte ^'alouïe^. La fierté avec 
laquelle tout le monde parle l'ukrainien, l'empresse- 
ment que mettent à le réapprendre les enfants et les 
jeunes gens des villes, lui iniligent un cruel démenti 
et prouvent surabondamment qu'en conservant l'a- 
mour et bien souvent l'usage de la langue de ses pères, 
le peuple ukrainien a gardé envers et contre tout, mal- 
gré toutes les affirmations contraires, le sentiment 
national. 

Les Bolcheviks russes, qui, à l'égard du peuple 
ukrainien et de son mouvement séparatiste nourris- 
sent les mêmes sentiments que les Tsaristes, savent 
bien, eux, que ^ou^Tie^ et le paysan ukrainiens ont 
l'amour de leurs libertés reconquises, le culte de la 
langue de leurs pères et l'attachement au sol de la pa- 
trie, c'est-à-dire le sentiment national. Aussi, quand 
ils lancèrent de Moscou, en 1917, leurs proclamations 
dans le but de soulever le peuple contre la Rada, < ce 
gouvernement bourgeois », c'est en langue ukrainien- 
ne qu'ils les rédigèrent et ils n'oublièrent pas de pren- 
dre l'engagement formel, comme Alexis MihailoA-itch, 
dans le traité de Pereiaslav, de toujours respecter les 
libertés du peuple ukrainien et l'indépendance de la 
République ukrainienne. 

Le soir de son entrée à Kiev, le 8 fé\Tier 1918, 
Moura^nof faisait afficher sur les murs de Kiev 
une proclamation en langue ukrainienne où il était 
dit : « Prolétaires de Kiev : Je salue la Repu- 



L'UKRAINE ET LE BOLCHEVISME 119 



« blique des Travailleurs, ouvriers et paysans 
« ukrainiens. Nos adversaires nous accusent de ne 
« pas admettre le principe de l'autonomie. Je ne cher- 
« cherai pas à nous disculper. Le peuple travailleur 
« ukrainien sait bien que c'est là un lâche mensonge 
<( et une calomnie. Mes armées n'ont qu'un but, vous 
« aider à renverser le gouvernement bourgeois pour 
« le remplacer par le gouvernement des Soviets nkrai- 

« niens. « 

Et c'est, parce que leurs libertés ukrainiennes n'ont 
pas été respectées par les Bolcheviks, ni par les Alle- 
mands qui ont réussi, eux aussi, à pénétrer dans le 
pays par les mêmes fallacieuses promesses, que les 
paysans d'abord, les ouvriers plus tard, se sont révol- 
tés et ont pris les armes, comme ils se révolteront tou- 
jours et prendront toujours les armes contre toute 
puissance qui voudra restaurer, en Ukraine, un gou- 
vernement dont la politique ne s'inspirera pas du seul 
respect des libertés ukrainiennes et des seuls intérêts 
du peuple ukrainien. 



L'Ukraine n'est pas bolchéviste 

Croire que les théories maximalistes ont trouvé le 
même écho chez le peuple ulu-ainien que chez le peu- 
ple russe, c'est une erreur profonde, et l'aflii'mer, tout 
simplement une calomnie monstrueuse. 



120 LliS LKUAIMENS 



Tout d'abord on peut dire que, d'une manière gé- 
nérale, le Holchevisnie reerute ses j)artisans, non dans 
les classes j)aysannes, mais dans la classe ouvrière, 
non dans les campagnes, mais dans les villes. Or, le 
peu])le Ukrainien, personne ne l'ignore, est un peuple 
essentiellement agricole, 85 0/0 de sa population, 
c'est-à-dire 32.500.000 indi\àdus, s'occupent des tra- 
vaux des champs et vivent à la campagne. Le pourcen- 
tage de la population urbaine est toujours en défaveur 
des l'krainiens, et cela par suite de la conduite du gou- 
vernement centralisateur de Moscou, qui a toujours 
empêché le développement industriel des nationalités 
englobées dans l'Empire russe et peuplé les villes 
d'une armée de fonctionnaires et d'une légion de com- 
merçants envoyés de Petrograd et de Moscou. En 
Ukraine, la presque totalité des ouvriers est étrangère 
au peuple ukrainien. 

C'est ce fait qui a permis aux adversaires des 
Ukrainiens de conclure, sur le seul pourcentage de la 
population urbaine, que le peuple ukrainien n'avait 
pas la majorité en Ukraine. 

Or, du fait que seuls les ouvriers se sont, au début, 
enrôlés dans l'armée bolchevique, que d'autre part, 
les Ukrainiens sont surtout agriculteurs, il en résulte 
que ceux que l'on appelle bolcheviks ukrainiens sont 
en réalité des Bolche\iks étrangers à l'Ukraine. 

Si au mois de février 1918, il s'est trouvé quelques 
Ukrainiens à accepter les théories maximalistes, c'est 



L'UKRAINE ET LE BOLCHEVISME 121 

parce que la démobilisation de l'armée, faite brusque- 
ment et sans arrêt, a jeté sur le pavé bon nombre de 
démobilisés, qui, se trouvant sans travail et sans ar- 
gent, ont été heureux d'obtenir dans les rangs bolclie- 
vistes un emploi peu absorbant et bien rémunéré. 

D'autre part, fatigués par trois années d'une guerre 
terribles au cours desquelles ils avaient été privés de 
tout, même d'armes et de munitions, les soldats reve- 
nant des tranchées ne pouvaient être que très sensibles 
à la devise bolchevique : « Tout à tous », si pleine 
d'alléchantes promesses. 

Ces Ukrainiens, néanmoins, se sont vite ressaisis, 
quand ils ont vu de près ceux qu'ils avaient pris pour 
des amis. 

Lorsque les Bolcheviks russes ont quitté, en mars 
1918, le territoire de l'Ukraine, il n'est pas resté 
en fait de bolcheviks que les ouvriers étrangers, les- 
quels, d'ailleurs, ont remis à plus tard la manifestation 
de leurs théories. Quant au paysan ukrainien, ayant 
plus que partout ailleurs le respect de la propriété 
individuelle, il a tout de suite compris que la terre qui 
lui avait été donnée sans bourse délier, et que quel- 
quefois, entraîné par des meneurs, il avait enlevée à 
son légitime propriétaire, de lui-même, il l'u rendue 
avec tous les instruments aratoires détenus par lui. 
Contrairement au paysan russe, le paysan ukrainien 
ne se considère et ne se considérera jamais proprié- 
taire d'une terre qui ne lui a pas été livrée par-devant 



122 LES UKRAINIENS 



notaire contre espèces sonnantes, par un acte dont il 
restera le délenleiw. 

Au début de li)19, <|uelques Ukrainiens se sont 
joints aux trou])es bolcheviques, mais il faut avouer 
que l'Entente avait mis entre les mains des liolcheviks 
russes une arme puissante pour répandre leurs théo- 
ries parmi les paysans ukrainiens. 

Les Français et les Grecs venaient de débarquer à 
Odessa dans le but d'appuyer les volontaires de 
Denikine. Quoi de plus facile aux agents bolche- 
viques répandus dans toutes les campagnes que 
de persuader aux paysans que ces étrangers ve- 
naient en Ukraine pour y recommencer les dépré- 
dations et les brigandages des Allemands, pour y 
détruire les libertés ukrainiennes, au profit de Sko- 
ropadsky ou de Denikine, c'est-à-dire du tsarisme 
tant abhorré. Seule une lutte dans les rangs des Bol- 
cheviks pouvait faire triompher la cause ukrainienne. 

Petlioura représenté sous des couleurs si sombres 
et même parfois comme l'allié de Lénine et de Bela- 
Khun, eut à combattre jusqu'au sein du Directoire 
l'idée que la République française venait renverser la 
République ukrainienne au profit de l'Empire russe 
et de la République polonaise. 

Les paysans revinrent bien vite d'eux-mêmes à 
d'autres sentiments, quand ils s'aperçurent que 
les Bolcheviks russes, accompagnés de mercenaires 
chinois, n'étaient venus dans les villages ukrainiens 



L'UKRAINE ET L'aLLEMAGNE 123 

que pour ràller leur bétail, voler leur céréales, en- 
tasser tout ce qui était tran-sportable dans des trains 
qui prenaient immédiatement la route de la Rus- 
sie. Petlioura vit alors son étoile reprendre tout son 
éclat, et s'enrôler sous ses drapeaux le peuple tout 
entier. La révolte des paysans eut lieu sur tout le terri- 
toire ukrainien. A l'heure actuelle, l'idée holche- 
viste n'a que des ennemis en Ukraine, et tout est mis 
en œuvre pour chasser du teniioire le Russe qui l'y a 
apportée. 



L'Ukraine n est pas l'instrument de l'Allemagne 

L'argument le plus impressionnant pour nous 
Français, et dont les adversaires de l'Ukraine et des 
Ukrainiens usent et abusent, c'est de montrer dans le 
mouvement séparatiste ukrainien une intrigue austro- 
allemande et un article made in Germany. 

L'incursion que j'ai essayé de faire dans l'histoire 
de l'Ukraine prouve assez qu'il n'en est rien et (jue la 
politique brutale du régime tsariste dans les deux 
Ukraines russe et autrichienne a donné beau jeu aux 
Austro-Allemands dont l'intérêt était de favoriser 
tout mouvement qui créerait des difficultés à leurs en- 
nemis? La Ligue pour la Libération de r Ukraine que 
l'on attribue aux Ukrainiens séparatistes et dont on 
leur fait un crime n'a pas d'autre origine. D'ailleurs, le 



124 Li:S l KRAINIENS 



rôle de cette Ligue ne dilîère nullement de celui du 
Conseil National Suprême (N. K. N.) de Pologne, qui a 
établi des bureaux germanophiles à Vienne, Berlin, 
Stockholm, Raperswil et Berne, et qui a publié pen- 
dant toute la guerre des revues de pro])agunde en alle- 
mand telles que Polen à Vienne et les Polnische Blât- 
ter à Berlin. 

Or, de même que personne ne songe à incriminer la 
République polonaise, — l'auteur de ces lignes moins 
que tout autre, — du fait de la création par les Aus- 
tro-Allemands du Conseil National Suprême de Polo- 
gne dont toute l'activité pendant quatre années a été 
dirigée contre l'Entente, il semble souverainement in- 
juste d'incriminer la République ukrainienne et de 
voir en elle un article made in Gcrmany parce que 
l'Autriche et l'Allemagne ont créé à Vienne une Ligue 
pour la libération de l'Ukraine, dans le même but 
qu'elles ont créé le Conseil National Suprême de Polo- 
gne, c'est-à-dire susciter des difficultés à un membre 
de l'Entente. 

Le second fait invoqué par les adversaires de l'U- 
kraine pour démontrer qu'elle est germanophile, la 
fondation à Lausanne d'un Bureau d'Information 
ukrainien, ne paraît pas plus fondé. 

Les chefs les plus qualifiés du mouvement ukrai- 
nien : Grouchevski qui a été professeur à l'Ecole libre 
des Sciences sociales à Paris, avant d'enseigner l'his- 
toire à l'Université de Lemberg et Vinnitchenko, qui a 



L'UKRAINE ET L'aLLEMAGNE 125 

vécu, lui aussi, en qualité d'émigré politique, à Paris, 
où il fonda, en 1908, le Cercle des Ukrainiens de Pa- 
ris, ont désavoué de la façon la plus formelle la pro- 
pagande des agitateurs sans mandat comme Skoropis- 
loltoukhovski et Stepankovski, directeur du Bureau 
d'information ukrainien de Lausanne, et leur repro- 
chent de faire le jeu de l'Allemagne par leurs déclara- 
tions en faveur de l'indépendance absolue. 

Dans le numéro du 1" novembre 1917, du Journal 
de Russie, paraissant à Petrograd, Grouchevski écrit: 
« Malgré ses tentatives réitérées pour entrer en rela- 
tions avec le gouvernement de Kiev en arguant de son 
titre de président de la Ligue et de mandats qu'il 
tient des prisonniers de guerre ukrainiens, Skoro- 
pis-Ioltoukhovski a toujours été éconduit ». Vinnit- 
chenko n'est pas moins formel. « Tout le monde sait, 
écrit-il, que la Ligue pour la libération de l'Ukraine 
est un instrument de propagande allemande. Mais 
ici, en Ukraine, personne n'a jamais attaché la 
moindre importance à cette organisation austro-alle- 
mande. On ne peut nous rendre responsables de ce 
que publie à Stockholm, à Berne et à Lausanne, Ste- 
pankovski. La germanophilie n'a pas de racines cliez 
nous. Il y a à Kiev beaucoup moins de partisans de 
l'Allemagne qu'à Petrograd ». 

Reste la troisième accusation : la signature de la 
Paix de Brest-Litovsk par le Secrétariat Général de 
l'Ukraine. 



120 LES IKFt.MNIENS 



Comme tout Français, je fus indigné en apprenant 
la signature de ce traité, car je pensais que de ce fait» 
des millions d'Allemands devenaient libres et allaient 
être jetés dans la ruée sur Paris. Comme tout le 
monde, je criais à la trahison. Depuis, j'ai vu des évé- 
nements que je ne prévoyais pas alors et j'ai connu 
des faits que j'ignorais. J'ai longtemps réiléchi. La 
conclusion qui s'est imposée à moi comme elle s'est 
imposée et s'imposera à tout esprit impartial, c'est 
que les Ul^rainiens ne sont pas aussi coupables qu'ils 
le paraissent à première vue et que leurs adversaires 
voudraient les représenter. 

D'abord est-il bien vrai que la signature du traité 
de Brest-Litovsk a rendu libres, pour être envo} es sur 
le front français, un si grand nombre de soldats enne- 
mis? Au risque de m'attirer les foudres des adversai- 
res de l'Ukraine qui agitent si souvent cet argument 
si impressionnant pour nous. Français, qui avons tant 
tremblé pour Paris pendant l'offensive allemande de 
la Somme, c'est une légende qu'il me faut détruire. 

D'après des officiers français qui ont séjourné dans 
plusieurs secteurs du front russe, de septembre 1917 
à janvier 1918, les Allemands n'avaient presque per- 
sonne dans leurs tranchées : çà et là quelque canons 
en bois et des silhouettes humaines en carton et c'était 
tout. 

Ailleurs, le front était ouvert, le bétail allemand 
venait paître dans les lignes russes et les soldats rus- 



L'UKRAINE ET L'aLLEMAGNE 127 

ses allaient fraterniser, boire et s'amuser dans les 
lignes allemandes avec les quelques kamarades, tou- 
jours des vieillards et des infirmes, préposés à la gar- 
de du matériel. 

La signature du traité de Brest-Litovsk par les 
Ukrainiens n'a pas plus augmenté le nombre des sol- 
dats allemands sur le front français que le refus 
momentané de Trotsky, la rupture de l'armistice 
par les Allemands et leur avance en Russie ne l'ont 
diminué. Les hostilités sur le front russe avaient défi- 
nitivement pris fin le jour de la prise de Riga et de 
Tarnopol, et depuis cette époque, les Austro-Alle- 
mands avaient toute la liberté de leurs mouvements. 

Il est vrai que le traité de Brest-Litovsk exigeait le 
renvoi immédiat dans leurs pays des prisonniers alle- 
mands et autrichiens. 

Or, les prisonniers retenus en Ukraine étaient pour 
la plus grande majorité des déserteurs de l'armée aus- 
tro-allemande : des Alsaciens, des Polonais, des Tché- 
co-Slovaques, des Slaves de l'Autriche méridionale, 
des Irrédentistes italiens et des Roumains. Le gouver- 
nement ukrainien, successeur à Kiev du gouverne- 
ment russe, prêta son concours le plus bienveillant au 
rapatriement en France des Alsaciens-Lorrains qui 
étaient tous cantonnés à Darnitza, dès leur arrivée du 
front; en Roumanie, des Transylvains ramenés des 
mines où ils travaillaient, à Kiev où des officiers 
de l'armée roumaine et des officiers Transylvains 



128 LES UKRAINIENS 

de l'arinéc austro-hongroise les équipaient, les en- 
traînaient, avant de les dirii^er sur le front rou- 
main ; el, en Italie, des Irrédentistes (jui en fai- 
saient la demande. Quant aux Tehéeo-SioviKiues, 
aux Polonais et aux Slaves de l'Autriche méridio- 
nale et de la Hongrie, personne ne peut ignorer 
que c'est sur le sol ukrainien qu'ils ont formé et en- 
traîné leurs légions et que le gouvernement ukrainien 
leur a continué la sympathie accordée par le gouver- 
nement russe. Il fut même conclu entre le gouverne- 
ment ukrainien et M. Massaryk, ministre des Afïaires 
étrangères tchéco-slovaque, un accord militaire pour 
favoriser la formation et l'entraînement des légions 
tchéco-slovaques sur le territoire ukrainien. 

Si du chiffre des prisonniers austro-allemands l'on 
défalque le nombre de ces déserteurs qui s'en sont 
allés combattre sur le sol de leur vraie patrie, grâce 
à l'obligeance du gouvernement ukrainien, il n'en 
reste pas un grand nombre à envoyer sur le front 
français. Or, malgré la pression faite par les komman- 
danturs allemande et austro-hongroise installées 
à Kiev dès l'occupation de l'Ukraine par les Alle- 
mands, malgré leurs menaces de peines sévères et 
même de mort, affichées périodiquement jusqu'au 
jour de l'armistice, sur les murs de Kiev, dans toutes 
les villes et dans tous les villages de l'Ukraine, ils fu- 
rent peu nombreux, les prisonniers allemands et au- 
trichiens, qui consentirent à quitter les occupations 



L'UKRAINE ET L'ALLEMAGNE 129 

qui les enrichissaient pour aller sur le front français, 
dont ils parlaient en tremblant ou dans les casernes 
allemandes ou autrichiennes « où l'on était battu et où 
l'on mourrait de faim ». Et ceux que la menace avait 
intimidés et qui s'étaient rendus à la kommandatur 
pour être expédiés dans les dépôts partirent, pour le 
plus grand nombre, avec l'intention formellement ar- 
rêtée de se rendre, les Austro-Hongrois aux Italiens, 
les Allemands aux Français. D'ailleurs, les faits ont 
démontré que cette intention a été unanimement exé- 
cutée. 

L'argument d'une augmentation d'effectifs alle- 
mands sur le front français pendant la bataille de la 
Somme du fait de la signature du traité de Brest- 
Litovsk par les Ukrainiens, examiné avec impartia- 
lité et en connaissance de cause, devient, dès lors, 
beaucoup moins impressionnant. 

Reste le fait lui-même. D'abord il ne faut i)as per- 
dre de vue que les principaux leaders du peuple 
ukrainien, Petlioura en tête, donnèrent leur démission 
pour ne pas signer le traité et garder leur liberté con- 
tre les Allemands; d'autre part, plusieurs partis poli- 
tiques parmi lesquels le parti « Jeune-Ukrainien >• 
n'ont jamais reconnu le traité de Brest-Litovsk. La si- 
gnature de ce traité n'est donc le fait que de quelques 
hommes politiques. 

Evidemment, même peu nombreux, ces repré- 
sentants du peuple ukrainien ne sont pas à ap- 



13U J,i:S UKRAINIENS 



prouver ri il icslc Imciî certain qu'à peine avaient- 
ils apposé leur signature au bas de ce pacte infâme, 
auquel d'ailleurs BrockdorfT, dans ses contre-pro- 
l)ositions de la paix de Versailles fait allusion 
pour le critiquer et le déplorer, ils le regrettèrent 
amèrement. 

D'ailleurs pour se racheter et se faire supporter par 
les vrais Ukrainiens, à peine de retour à Kiev, ils se 
mirent à fomenter dans le peuple des insurrections 
locales qui obligèrent les Allemands à porter le chiffre 
de l'armée d'occupation de 40.000, cliilïre prévu par le 
traité de Brest-Litovsk, à 600.000 soldats. 

Mais auraient-ils pu ne pas aller à Brest-Litovsk? 

Les Puissances de l'Entente, soit par indifférence 
pour les questions qui ne regardaient pas directement 
les opérations militaires en cours, soit plutôt pour ne 
pas déplaire au gouvernement de Petrograd, avaient 
semblé tout d'abord ignorer ce qui se passait en 
Ukraine. Les Sasonov pas plus que les Milioukov 
iVâvaient jugé d'ailleurs à propos de leur -en parler. 
Mais les événements furent les plus forts et les Alliés 
durent bien se rendre compte que la voix du peuple 
ukrainien devenait haute et impérieuse. 

Dénoncé comme intrigue allemande, le mouvement 
ukrainien semble avoir été l'objet d'une enquête qui 
lui fut favorable sans doute, puisque le Secrétariat 
Général Ukrainien vit peu à peu des relations, d'abord 
officieuses, puis officielles, s'établir entre lui et les 



L'UKRAINE ET l'aLLEMAGNE 131 

représentants de la France, de l'Angleterre, de la Rou- 
manie et de la Serbie. 

Dès le début de ces relations, le Secrétariat Géné- 
ral; avec une franchise que personne ne veut lui re- 
connaître, mais qui n'en existe pas moins, montra que 
sa volonté ferme était de rester fidèle à ses engage- 
ments envers l'Entente, mais que le Gouvernement 
Provisoire, d'ailleurs appuyé par les Alliés, l'ayant 
empêché de former une armée nationale, il lui sem- 
blait impossible de rester (à hauteur de sa tâche. A 
cette époque déjà, l'armée des Soviets, à l'instigation 
de son véritable maître, l'Etat-Major de Ludendorff,se 
mettait en marche contre l'Ukraine. Le général T,,., 
alors commissaire du gouvernement français près le 
gouvernement ukrainien, se contenta de maudire 
les Bolcheviks et le Gouvernement provisoire. 

Les événements se précipitaient : au Nord, la fra- 
ternisation avec l'ennemi avait commencé, Krylenko 
était en pourparlers avec l'Etat-Major allemand, 
Tcherbatcheff prévenait les Austro-Allemands que lui 
aussi, était prêt à causer. Qu'allait faire l'Ukraine? 
Sans doute, si la nouvelle République avait eu une 
existence nationale indépendante de plus longue du- 
rée, ;si les Alliés l'avaient tenue en une moindre sus- 
picion et lui avaient fait comprendre, avec toute leur 
expérience des opérations militaires, que, délivrée des 
Austro-Allemands par un traité de paix prématuré, 
elle aurait encore des forces trop insuffisantes pour 



132 LES UKRAINIENS 



résister à toute la ])oussée bolcheviste qui s'avançait 
(lu Nord et de l'Est, elle aurait certainement obéi à la 
suggestion qui lui était faite : suivre l'exemple de la 
Belgique, de la Serbie et de la Roumanie et attendre 
que justice lui soit rendue par la Conférence de la 
Paix. Mais à peine né à la vie nationale irwlépen- 
dante et recevoir un conseil dont l'exécution va avoir 
pour résultat immédiat la ruine d'un pays inviolé 
sous le régime précédent et la disparition d'un gou- 
vernement encore mal assis, mais toutefois existant 
et cela sans recevoir en échange d'autres garanties 
qu'une vague promesse de reconnaissance au moment 
de la signature de la Paix, il faut avouer qu'il y avait 
là pour le Secrétariat général matière à réflexion. 

Or, le temps manquait. 

Le 28 décembre, les Bolcheviks déclarent la guerre 
à l'Ukraine et lancent un appel aux prolétaires ukrai- 
niens, les invitant à renverser la Rada « capitaliste et 
bourgeoise » ; le Soviet de Kharkov essaye de se substi- 
tuer à la Rada de Kiev. Celle-ci perd la tète. Le 10 
janvier, une délégation ukrainienne part pour Brest- 
Litovsk. Un mois plus tard, le 9 février, un traité en 
bonne et due forme mettait fin aux hostilités entre 
les Allemands, les Austro-Hongrois, les Bulgares et 
les Turcs, d'une part, et l'Ukraine, d'autre part. 

La République ukrainienne a trop souffert de la si- 
gnature de ce pacte pour ne pas s'en repentir amè- 
rement. Mais est-elle la seule coupable? Ne pourrait^ 



L'UKRAINE ET l'ALLEMAGNE 133 



on pas plaider pour elle les circonstances atténuan- 
tes? L'histoire seule pourra un jour nous dire si les 
Puissances de l'Entente, ou du moins leurs Représen- 
tanls près le gouvernonent ukrainien, n'ont pas à en- 
dosser quelques-unes des responsabilités attribuées 
en ce moment à la seule Ukraine. 



CONCLUSION 



Le moment est venu pour les Puissances de l'En- 
tente et tout particulièrement pour la France, de pren- 
dre une attitude vis-à-vis de la République ukrai^ 
nienne. Il serait désastreux de continuer à lui jeter 
l'anathème et à l'abandonner, brebis docile, à l'in^ 
fluence 4e l'Allemagne qui aura vite fait, profitant de 
nos fautes, de l'accaparer à son profit et de la trans- 
former en quelque colonie d'exploitation. 

L'Ukraine vivra-t-elle dans une indépendance com- 
plète, formera-t-el-le une fédération avec les Etats du 
Sud ou fera-t-ellc partie de la grande fédération des 
peuples de l'ancienne Russie, c'est une question que 
l'Ukraine seule doit résoudre, car mieux que person- 
ne, elle connaît les besoins et les aspirations de son 
peuple. Actuellement, elle veut, comme la Pologne, la 
Finlande et la Lettonie, réunir tous ses fils sous un 
même drapeau et les faire vivre libres et indépen- 
dants. La France, cette grande protectrice des na- 



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138 LES UKRAINIKNS 



lions faibles el opprimées, voit se tciidre vers elle les 
bras de tout le peuple ukrainien. Il n'est pas possihU 
à la France qui a travaillé à l'indépendance de l'Amé- 
rique, de la Belgique, de la Grèce, de la Prusse, de la 
Roumanie, de la Serbie, de la Turquie et de la Tchéco- 
slovaquie et à la résurrection de la Pologne, de ne pas 
prêter une oreille favorable à la prière du peuple 
ukrainien, quitte à prendre, comme pour la Pologne 
et les autres nouveaux Etats, des mesures qui garan- 
tiront l'avenir. 

D'autre part, les aspirations nationales des Ukrai- 
niens et leur résolution de vivre désormais unis, pré- 
sentent un tel intérêt (qu'elles doivent être sérieuse- 
ment examinées, non seulement par les diplomates 
réunis à la Conférence de Paris, mais aussi par tous 
ceux qui ont à cœur de voir naître dans le monde une 
paix juste, Téelle et durable. Les résolutions qui se- 
ront données à ces aspirations influeront incontesta- 
blement sur les rapports des Etats dans l'Europe de 
demain, car, les tem,ps sont passés où les diplomates 
pouvaient, suivant leur bon plaisir et suivant les am- 
bitions impérialistes de leurs pays respectifs, imposer 
aux peuples d'Europe des régimes qui ne répondaient 
pas à leurs aspirations. 

Or, les Ukrainiens du xx' siècle ,ne consentiront ja- 
mais à rester ce qu'ils étaient avant la Révolution 
russe ni à devenir autre chose que des Ukrainiens. 
Frères des Français par leur conception de la Révo- 



CONCLUSION 139 



lution, ils veulent travailler au rafifermissement de 
leurs libertés et à leur propre bien-être, avec le con- 
cours et souis Les inspirations des seuls Français. Aux 
Français de savoir mettre à profit les sympathies qui 
leur sont témoignées et la confiance qui leur est faite. 



TABLE DES MATIERES 



AVANT-PROPOS 

PREMIERE PARTIE 
Mon séjour en Ukraine 

Mon arrivée à Kiev 1 

Kiev avant la Révolution 3 

La Révolution russe à Kiev 5 

Le mouvement nationaliste ukrainien 7 

Démêlés de la Rada avec le Gouvernement pro- 
visoire 9 

Visites de Français à Kiev 10 

L'offensive de Galicie 13 

Reprise des pourparlers entre Kiev et Pétrograd 14 

Le coup d'Etat des Bolcheviks 16 

Emeute sanglante à Kiev 18 

Proclamation de la République ukrainienne ... 20 

L'Ukraine veut rester fidèle à l'Entente 21 

Ultimatum du Gouvernement des Soviets russes 25 

Succès des troupes bolchevistes en Ukraine ... 27 

Seconde émeute à Kiev 27 

Prise de Kiev par les Bolcheviks 29 

Kiev sous le régime des Soviets 31 



142 TAHLi: iJi:s .matii:mks 



Kiev évacuée par les Bolcheviks 'VA 

Coup d'Elat des Allemands .'J5 

Le Gouvernement du Hetman Skoropadsky ... 30 

Petlioura 44 

Skoropadsky et l'Entente 46 

Encerclement de Kiev par l'armée de Petlioura 49 

Prise de Kiev par Petlioura 52 

Le Directoire et les représentants de l'Entente 53 

Mon retour en France 57 



DEUXIEME PARTIE 
L'Ukraine 

Frontières .... 60 

Orographie 60 

Hydrographie 63 

Villes principales 66 

Climat 67 

Importance de l'Ukraine 68 

Productions du sol 69 

Richesses du sous-sol 74 

Chasse et pêche 77 

Industrie 78 

Commerce extérieur = 81 

Littérature S4 

Poésie épique ^ 85 

Poésie lyrique 86 

Poésie satirique 88 

Fables 89 



TABLE DES MATIERES 143 



Théâtre 90 

Roman et nouvelle 92 

Histoire 95 



TROISIEME PARTIE 
Les Ukrainiens 

Le terme « Ukraine » 100 

Le peuple ukrainien diffère des autres Slaves. . 101 

L'Ukraine est une nation 104 

L'armée ukrainienne 111 

Le peuple ukrainien veut vivre indépendant. . 114 
Le peuple ukrainien a gardé le sentiment 

national 116 

L'Ukraine n'est pas bolcheviste 119 

L'Ukraine n'est pas l'instrument de l'Allemagne 123 

Conclusion 135 

Carte de l'Ukraine 136-137 

Table des matières 141 



Imp. Lano, Bi.anchonh et C'". 7, rue Rochechouart, Paris. 



BINDING SECT. JUL 4 «Sg? 



DK Dubreuil, Charles 

503 Deux années en Ukraine 

D8 (1917-1919) 



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